PDF Imprimer Envoyer

Art Mengo


« Vingt ans de douce présence »


Par Bertrand Dicale


Avec son huitième album Sujet libre, le chanteur toulousain aborde pour la première fois des thèmes historiques, mais toujours dans ses couleurs pastel. Et, à son tour, il quitte l’univers des majors du disque pour passer chez Harmonia Mundi.

alt

Depuis toujours, Art Mengo pratique une chanson sans cris ni piaillements, sans amphétamines ni biscotos, sans clinquant ni faux-semblants. Il est sans doute l’artiste qui fait le plus songer à ce qu’un Antonio Carlos Jobim aurait écrit s’il avait été français, à ce qu’un Nat King Cole (ou mieux : Freddy Cole) aurait chanté après avoir entendu Ferré et Satie. Il y a toujours dans ses chansons du tulle et des lumières obliques, des brumes ophéliennes et des confessions ombragées.

La palette qu’il emploie pour Sujet libre ne fait pas exception : voix qui chante de très près avec autant de blues que de Jean Giraudoux, arrangements délicats et savants (mais sans esbroufe, tant dans la délicatesse que dans la virtuosité), production qui semble amortir toutes les passions humaines. Une fois de plus, on a l’impression d’être dans une chambre aussi fraîche que superbe, alors que dehors, sous le cagnard de l’été, la vulgarité fait rage.

Une fois de plus, Art Mengo fait entendre ses mélodies amples et pourtant si proches, mais avec une nouveauté de taille : l’histoire, la grande Histoire des livres reliés plein cuir, a fait irruption dans ses chansons, à commencer par la première chanson de l’album, Randonnée en famille, sur un texte de son complice Marc Estève, qui voit « marcher, marcher vers les sommets » ceux qui, quand « Il n’y avait pas trente-six chemins / Que de randonner en famille », ont passé les Pyrénées. Souvenir de l’émigration des Espagnols qui, notamment, vinrent donner à Toulouse un peu de rouge pour accentuer son rose. Les parents de Michel Armengot, ne furent pas de la retirada de 1939 mais passèrent à pied par les sentiers de montagne en 1947, sa mère enceinte d’une de ses sœurs.

alt
Entre ses guillemets

À son album précédent, il avait surpris en fendant l’armure : des chansons qui n’employaient plus systématiquement un « je » impersonnel mais qui semblaient avouer d’autant plus sur lui-même que, pour la première fois, il enregistrait quelques-uns de ses propres textes. Et le titrer Entre mes guillemets [cf. Chorus 55, p. 67] était plus qu’un aveu : une pudeur portée comme une oriflamme, une distance à soi fièrement revendiquée… C’était il y a trois ans et demi. « J’aurais pu sortir un album bien plus tôt. J’ai pris plus de temps que prévu. Se renouveler, ce n’est pas facile. » En 2006, il avait terminé Entre mes guillemets avec toute une réserve de chansons écrites qui n’avaient pas trouvé de place sur son album.

« Pendant environ trois mois, j’ai pensé récupérer ces chansons puis j’ai arrêté : je retombais dans le même système. Alors j’ai préféré la page blanche. Il y a des plans pour ça : faire un side project et ensuite on n’a aucun mal à se renouveler. Mais je ne me sentais pas encore prêt pour ça, j’avais envie de faire des chansons inédites. J’ai voulu partir sur un album concept, dont je n’ai finalement gardé que trois chansons. Je ne voulais pas changer musicalement – j’ai mon identité, j’ai ma patte, je ne sais pas faire autre chose – mais plutôt changer dans les thèmes évoqués par les chansons. Je voulais raconter la grande Histoire à partir d’historiettes. J’ai commencé avec Ciao-Wiedersehen, sur les femmes tondues à la Libération, en me disant que j’avais le concept. Puis j’ai continué avec Homo sapiens Barnard qui évoque la première transplantation cardiaque, puis une chanson sur mes parents et le passage des Pyrénées. Pour la première fois, j’évoquais autre chose que des relations, des histoires d’amour, des déchirures. Et j’ai donc continué, notamment avec une chanson qui évoquait Hitler à travers ses peintures – des tableaux dans lesquels il n’y a jamais de personnages. Puis on s’est arrêté pendant un mois et j’ai trouvé que c’était pesant, lourd, d’enquiller les chansons historiques. J’ai voulu alléger le disque et j’ai commencé à écrire Bagatelle. Plutôt que de partir vers un autre concept pur, j’ai décidé de réorienter l’album. »

Justement, à ce moment-là, Marie Nimier lui demande des précisions sur le brief de ce nouvel album, avant de se mettre à lui écrire pour lui. « Je lui ai écrit un courriel en lui disant que, finalement, c’était sujet libre. Parlez de ce dont vous voulez, ce qui était une manière de dire qu’il fallait arrêter de ne parler que de déchirure ou d’amour, une façon de botter en touche en disant “évoquons d’autres choses”. En lui écrivant, je me suis dit que ce serait un bon titre pour l’album. Et alors le disque a vraiment commencé. »

alt

Les Parfums de sa vie

Art Mengo a réalisé son album à la maison, dans son studio de la campagne toulousaine. Chez lui, un quatuor à cordes perd sa componction d’invité savant, les cuivres se dépouillent de leurs reflets show off, les instruments des variétés se dépaillettent. Tout sonne dans une sorte d’horizontalité affranchie du temps et des urgences, et le chanteur poursuit clairement le sillon ouvert il y a vingt ans avec Les Parfums de sa vie. Dès cette chanson-là (à la fois son premier enregistrement paru et son tube immortel), il a eu la chance de pouvoir imposer la part la plus fragile et la plus idiosyncrasique de son univers. « Pour Les Parfums de sa vie, on avait appelé un producteur anglais très prestigieux pour faire la réalisation de ce titre. Mon directeur artistique n’a pas aimé et, finalement, on a seulement gonflé un peu au mixage la maquette que j’avais réalisée pour la chanson. Puis j’ai réalisé moi-même mon premier album, ce qui fait peut-être que je ne suis pas tombé dans les modes de réalisation. C’est peut-être aussi ce qui m’a mis en marge, sans le vouloir. Depuis, j’ai fait le métier à ma façon, ce qui m’a permis de le faire autrement : je n’ai pas privilégié ma carrière et ma vie de famille reste plus importante. »

 Les deux précédents albums d’Art Mengo, La Vie de château et Entre mes guillemets, étaient sortis chez Polydor, label d’Universal, après qu’il eut fait une quinzaine d’années de carrière chez Sony. Pour Sujet libre, il est passé chez Harmonia Mundi. Pas de fâcherie véritable avec Universal. « Avec Jean-Philippe Allard, qui était venu me chercher, tout va bien. Mais quand il est parti [en passant de la direction du label Polydor à la direction des éditions musicales Universal Publishing, ndlr], je n’ai pas insisté pour resigner chez eux. J’ai un parcours et une façon de fonctionner qui se prêtent finalement plus à un indépendant. Je n’ai pas besoin d’énormes moyens, je peux travailler avec une équipe réduite, je n’ai pas besoin d’une armada qui conquiert une énorme exposition. Je n’ai pas fait le tour des maisons de disques car il faut bien dire que j’ai eu un flash : quand je visitais les villes, pendant ma dernière tournée, je voyais des disquaires comme je les aimais avant, avec des vendeurs férus de musique. Ces magasins s’appelaient Harmonia Mundi. Alors on les a appelés. Ils n’avaient jamais fait de variété dans mon genre, je leur ai fait écouter des chansons et ils ont percuté tout de suite. Leur proposition était intéressante par rapport à ce que je savais faire avec mon studio et je n’ai pas eu besoin d’aller voir ailleurs. »
alt

Sujet libre

Le titre de son album a quelque chose à voir avec ce passage dans l’univers des indépendants du disque. « Quand j’ai écrit “sujet libre” dans mon mail à Marie, je voulais dire que je pouvais choisir des chansons hors des thèmes qui m’ont fait connaître, mais j’ai aussi pensé que cela pouvait porter ce sens-là : c’est une jolie façon de dire que j’en ai fini avec les majors, que j’intègre une structure plus familiale, plus artisanale, une structure qui ressemble plus à mon travail. »

Donc, Art Mengo en libre sujet va porter à partir de cet automne ses chansons dans des couleurs instrumentales qui ne seront pas forcément celles de son nouvel album. Il a décidé de tourner en trio avec l’accordéoniste Lionel Suarez et le batteur Loïc Pontieux. « Cela m’oblige à refaire les arrangements de cet album tout en revisitant mes vingt ans de douce présence. Nous avions déjà fait une quinzaine de concerts à trois pendant la dernière tournée et j’avais l’impression d’être plus à l’aise, d’avoir la voix plus dégagée. »

Il ne cache pas non plus que ses concerts de la saison qui commence seront aussi l’occasion de « faire le point sur vingt ans d’activité ». Il garde en tête la tentation du side project, de ce pas de côté qui permet aux artistes de se regarder pédaler – « Je suis preneur d’idées : peut-être une visite de mes chansons par un trio jazz, ou au contraire un quatuor à cordes et moi au piano, ou alors des traditionnels cubains ou espagnols revus à ma façon. »

Après toutes ses chansons pour Salvador, Hallyday, Macias, Gréco, Pagny, Birkin, Ute Lemper ou Clarika, et plus récemment l’album Le Goût du désir, composé et réalisé pour Liane Foly (« Ça m’a pris un an et j’ai été très déçu par la manière dont il a été accueilli ; mais c’est le métier… »), il a encore quelques travaux en cours pour Enrico et pour Maurane. Le reste s’inscrit en pointillés, en points de suspension, mais en pleine sérénité. « Financièrement, c’est difficile. Mais je suis plutôt installé, j’ai mon circuit avec des centres culturels et des salles qui achètent mes spectacles. Je vis mieux comme compositeur que comme chanteur mais je ne vais certainement pas conseiller à ma fille, qui est musicienne, de faire ce métier. À une autre époque, j’aurais dit “pourquoi pas ?” »

(Bertrand Dicale, Photos F. Vernhet)


NB. On trouvera la discographie détaillée d’Art Mengo de 1990 à 2003 (cinq albums studio et un en public) dans sa « Rencontre » de Chorus 48 (été 2004). A suivi Entre mes guillemets en 2006 [cf. Chorus 55, p. 67]. À paraître Sujet libre cet automne, chez Harmonia Mundi.