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Gilles Vigneault

 

Retour aux sources


par Marc Legras

Le 26 octobre, après quelques étapes en Belgique et en France, Gilles Vigneault revient sur la scène de l’Olympia. Cellwe de ses débuts chez nous dans les années 60. Ses quatre-vingts printemps comptés, d’aucuns l’imaginaient cultivant son jardin de mots près du lac des Deux Montagnes dans la tranquillité du reste de son âge

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C’était mal connaître l’homme, très occupé ces dernières années à revisiter ses sources musicales : le violon de La Danse à Saint-Dilon avec l’instrumental 15 reels et une valse (« Si vous voulez danser sur ma musique… », 2005), le chant à plusieurs avec les Charbonniers de l’Enfer (La Sacrée Rencontre, 2007). Et une nouvelle fois l’enfance avec Un cadeau pour Sophie, livre-disque illustré par Stéphane Jorisch et publié par La Montagne Secrète (2008) avant de livrer Arriver chez soi, sorti en France à la fin du printemps [cf. Chorus 68, p. 51]. « Berceuse pour Marion, qui figure sur ce nouvel album, est pour ma petite fille d’un an, indique-t-il dans un sourire. Mes histoires contées avec quelques chansons comme Un cadeau pour Sophie s’adressent aux enfants… et à travers eux à leurs parents, à ce qu’il y a peut-être de plus profond en eux»

Avec sa Grand-Messe (composée avec Bruno Fecteau, son fidèle chef d’orchestre), il souligne sa filiation avec les chants d’église et le grégorien de ses jeunes années, sans se contenter d’en faire un exercice de style. Créée en octobre 2008 avec un grand chœur, l’Orchestre Symphonique de Québec et quatre solistes, elle existe en version plus légère et dans une autre encore pour chœur paroissial accompagné à l’orgue. Seul manque à ce tour d’horizon de son univers musical un genre qu’il a taquiné avec Charlie Jos : la chanson de cow-boy à la québécoise si populaire dans les années 30-50.

L’automne dernier, Gilles Vigneault a renoué avec les prestigieuses scènes du Québec (Théâtre du Nouveau Monde à Montréal, Palais Montcalm à Québec) avec Chemin faisant étrenné en tournée deux ans auparavant et enrichi au fur et à mesure de nouvelles chansons : « Dix au total, précise-t-il, malgré notre crainte de surprendre le public qui aime bien retrouver les chansons qu’il connaît et a utilisées pour nous faire ! La formation autour de Bruno Fecteau elle aussi est nouvelle. On a ajouté un soufflant, comme on dit parfois, qui joue de sept flûtes et de deux saxophones, aux piano, violon, guitares et contrebasse habituels pour rester dans les couleurs très contrastées du disque»

 

CHORUS : Dans Arriver chez soi, Jessica Vigneault, férue de jazz et de classique, cosigne une nouvelle fois deux des musiques. Comment un père compose-t-il avec sa fille ?
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– Elle sait que je connais mal la musique, assez pour composer mais pas pour l’écrire et l’harmoniser. Elle, en revanche, est une pianiste professionnelle qui a fait ses classes là-dedans. Alors, au début, elle avait tendance à me corriger sur des points sur lesquels je suis un peu intransigeant et ça nous a valu bien des discussions. Je suis patient, j’aime beaucoup ma fille et j’adapte aujourd’hui plus aisément mon point de vue. Et vice-versa. Nous travaillons donc très agréablement... Elle est très exigeante avec elle-même dans les chansons qu’elle écrit et compose. Elle pourrait faire un spectacle avec celles des autres parce qu’elle a un répertoire très étendu mais elle tient à le faire avec les siennes. Exigeant avec moi-même et souvent avec les autres, je ne peux pas aller contre ça ! J’ai tenu mon bout comme on dit, souvent têtu, parfois indéracinable. Je dois admettre que ça m’a servi aussi.

– Arriver chez soi, « c’est un long voyage ». La formulation est largement ouverte…

– Aujourd’hui, je peux sans flagornerie faire le compliment de dire que c’est arriver ici, dans la langue française. C’est aussi arriver à l’intérieur de soi-même : la langue française est l’ADN de ma culture. Pour moi et pour beaucoup de monde.

– Tu participes régulièrement à des rencontres sur ce sujet, comme à la Maison du Citoyen de Gatineau, il y a peu, face à cent cinquante personnes...

– Dans ce coin de pays à la frontière de l’Ontario, on s’intéresse peut-être davantage qu’autrefois à la survie de la langue. On m’a posé des questions intelligentes, curieuses, passionnées, avides de réponses que je n’ai pas su toutes donner. Celui qui pose la question dans ce cas fait davantage pour l’humanité que celui qui prétend apporter la réponse. J’aime autant ce genre de rencontre que le spectacle, car ce contact nourrit autant. Avec des ondes qui me viennent de celui qui interroge et se croisent. J’en retiens que la langue est aux barricades. Il faut la défendre pied à pied. Chaque jour. Faire du théâtre, écrire, chanter, parler, manger, vivre en français est toujours un geste politique.

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– On te qualifie régulièrement de poète ou chansonnier « national »...

– Mais non ! Mais non ! Je me méfie de tous les nationalismes, souvent fondés sur le racisme, la xénophobie, l’exclusion ou la peur… Sauf que le nôtre – par la force des choses, à trop voir notre culture menacée de tous les côtés du pays – est d’ordre culturel, langagier. Nous devons rester éveillés – je n’aime pas le mot « vigilant » – tout le temps. Sans même dormir d’un œil, si nous voulons survivre dans cet océan-là…

– Que dis-tu aujourd’hui du « pays » si présent dans tes chansons depuis près d’un demi-siècle ?

– Lequel ? Car il est en devenir. Il se fait tous les jours et il ne le sait pas. C’est peut-être tant mieux. Comme il ne le sait pas, ça se fait tranquillement, peu à peu, et cela deviendra irréversible. À un moment, il ne manquera que les signatures. On espère ne pas avoir besoin de celle d’un roi ou d’une reine mais de celles de gens qui s’entendent pour être de bons voisins. S’il ne l’est toujours pas sur le papier, le Québec est un pays dans les faits. Plus ça va, plus les institutions se préparent, prennent chacune leur domaine, commencent à s’entendre là-dessus. Voilà l’état du pays pour moi.
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– Depuis 2005, en l’espace de six disques, tu as parcouru l’essentiel de ton paysage musical…

– Là, je sens qu’on va vers l’église et La Grand-Messe ! J’en rêvais depuis quarante ans. Davantage peut-être. Quand j’avais huit ou neuf ans, la messe du dimanche à Natashquan était tout à la fois le chant, l’opéra, le rituel, la cérémonie, le théâtre... On s’endimanchait pour la grande sortie ! C’était pour un petit gars de mon âge, rêveur, l’occasion d’écouter du chant, d’apprendre à goûter une qualité de silence particulière, de toucher un peu au mystère. C’était en latin. On ne comprenait pas tout. Il y avait une magie là-dedans… Ma messe est en français, avec un premier passage en innu au début. Les indiens montagnais étaient là quand nous sommes arrivés sur la Côte Nord avec leur Grand Esprit auquel ils ne demandaient rien pour eux mais qu’ils priaient pour le remercier de leur avoir donné la terre. Le second passage de leur langue à la fin, la messe dite, est pour signifier qu’ils sont encore là. C’est peut-être dans le graduel que j’ai pris le plus de liberté. De mémoire : « Seigneur je ne suis pas digne, dit l’ouaille, que tu entres dans ma maison, que tu viennes sous mon toit, mais dis seulement une parole, ma maison sera belle et mon âme guérie. » J’aime ça que la parole puisse guérir l’âme... Du cantique à la Vierge j’ai fait une chanson d’amour disant qu’en elle je voyais ma mère, ma fille, ma mie, ma blonde.

– La petite école où tu as appris à lire est aujourd’hui un lieu de visite. Où en est la Fondation du Patrimoine Gilles-Vigneault et le projet de « classe de maître » dédiée à l’écriture de la chanson ?
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– La petite école, qui date de 1913, est à Natashquan dans la mémoire de tous. Les habitants du village l’ont déplacée du Chemin d’En Haut près du bois puis restaurée. Sept de mes chansons, illustrées de façon assez « muséale », retracent l’histoire (Jack Monoloy, Ton père est parti à la pêche, Jean du Sud, La Vieille école, Mademoiselle Emilie…). Quant à la Fondation et à sa « classe de maître » – appellation qui me paraît prétentieuse car on est toujours apprenti en tout et pas seulement en sagesse –, elle ouvrira en août 2010.

– « Toujours apprenti »… ?

– Au début on prend les applaudissements pour beaucoup plus que ce qu’ils sont. Et des fois pour moins. Le public nous apprend beaucoup de choses sur nous-mêmes. Il nous dit qui l’on est. Le tourbillon nous emmène aussi loin que possible, étrangement loin de ce qu’on avait imaginé ou prévu. De jour en jour, d’année en année, sachant mieux de quoi il retourne, on n’en finit pas de le découvrir. Comme dans un inépuisable processus d’apprentissage. Quant à mes chansons et mes mots, je le dis souvent aux plus jeunes, ils ont plus d’avenir dans leur tête que dans la mienne… ou celle de leurs parents !

(Propos recueillis par Marc LEGRAS, photos F. Vernhet et DR pour celle avec Jessica)


DISCOGRAPHIE : Pour la discographie complète et détaillée de G. Vigneault, voir Chorus 16 (Dossier, pp. 145-146) et Chorus 60 (De passage, p. 112), auxquels il faut ajouter La Sacrée Rencontre, avec les Charbonniers de l’Enfer (2007), distribué seulement au Canada, le livre-disque Un cadeau pour Sophie et Arriver chez soi (2008).