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Tadoussac en chansons

 

Là où commence l’histoire

 

Par Fred Hidalgo

À cinq heures d’auto de Montréal, à trois de Québec (en respectant la limite de vitesse imposée !), la terre s’interrompt brusquement à la jonction du Saint-Laurent et du fjord du Saguenay. Dix minutes de traversier et l’on débarque là où fut bâti en 1600 le premier poste de traite de fourrures de la Nouvelle-France, à Tadoussac, « là où commence l’histoire » de la future Belle Province. Quatre siècles plus tard, ce superbe village de mille âmes niché entre « mer » (ainsi appelle-t-on le fleuve dénué ici d’horizon) et montagne, épousant l’arc de cercle d’une baie spectaculaire, est le théâtre annuel, à la mi-juin, du « plus grand des petits festivals ».

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On a toujours tendance à vouloir comparer les festivals. En vain (même si on peut avoir ses préférences), dès lors que chacun possède sa spécificité, Alors… Chante ! n’étant pas le Printemps de Bourges qui n’est pas les Francofolies qui ne sont pas les Vieilles Charrues ni Paléo Nyon et encore moins Chansons de Parole. Mais le Festival de la chanson de Tadoussac, lui, est vraiment singulier. Du fait de son lointain isolement des zones urbaines (d’où l’on accourt pourtant de toutes parts), de la beauté majestueuse de son site (fort prisé dès la fin du XIXe par de riches Canadiens et Américains débarquant de paquebots de luxe) comme des lieux quotidiens qu’il investit pour accueillir les spectacles (deux cafés, l’Auberge de jeunesse, le sous-sol de l’église…), il s’en dégage un esprit, de simplicité, de proximité et de chaleur humaine mêlés, qui font tout son cachet : festivaliers, curieux et artistes se croisent aussi bien à la ville qu’à la scène, à table, dans la rue, sur la plage, au bar, à la Marina, en croisière aux baleines… tous ravis de se retrouver dans pareil et incomparable cadre.

Quant à sa programmation, toujours au diapason de l’endroit, signée Catou Marck, directrice artistique – qui incarne avec Charles Breton, directeur général, et Thérèse Fournier, responsable des relations publiques, l’âme et la cheville ouvrière à la fois du festival –, elle est marquée par le souci premier de repérage de talents prometteurs. Comme pour justifier le leitmotiv local, « là où commence l’histoire »

Ainsi, sur quelque vingt-cinq groupes et artistes à l’affiche, du 11 au 14 juin dernier, de la 26e édition (non compris la petite dizaine de participants 1 de l’atelier d’écriture animé par le récidiviste Xavier Lacouture), près d’une vingtaine, la plupart québécois, étaient à découvrir. Avec deux grosses journées, vendredi et samedi, de 14 heures jusqu’au milieu de la nuit, où les festivaliers avaient droit à une session de rattrapage pour tenter de voir les artistes manqués la veille. Et même ainsi, même en picorant ci et là un début, un milieu ou une fin de concert, impossible d’assister à tous, malgré un périmètre assez réduit où huit scènes de nature et de capacité fort diverses (dont deux chapiteaux de taille moyenne) fonctionnaient à des horaires se chevauchant forcément. On ne parlera donc ici que des artistes que l’on a pu voir, regrettant d’avoir dû faire l’impasse en particulier sur Marie-Pierre Arthur et Coral Egan dont, semble-t-il, on devrait entendre parler à l’avenir.
 

Du cousu main

Le jeudi, après le cocktail officiel d’inauguration au magnifique Grand Hôtel de Tadoussac, plus de cent ans d’âge mais la toiture toujours flamboyante (c’est lui l’Hôtel New Hampshire du film tiré du roman éponyme de John Irving, mais l’hiver on doit s’y croire dans celui du Shining de Kubrick…), c’est Xavier Lacouture qui avait l’honneur d’ouvrir l’édition, précédant sous l’église (la Scène Desjardins, principale salle du festival – 450 places assises) les cinq têtes d’affiche québécoises. Seul sur scène mais homme-orchestre, ou accompagné ponctuellement d’un accordéoniste québécois (ex-Richard Desjardins) et/ou d’un guitariste français (transfuge très momentané des Fatals Picards), altLacouture a fait son numéro de saltimbanque, toujours aussi à l’aise et séduisant, dans la tendresse comme dans l’humour.

Malin comme un singe à qui on n’apprend plus à faire la grimace, l’artiste (qui se souvenait d’avoir coulé ici une première fois, en 2003, sur les planches du restaurant Le Bateau) a mis définitivement l’assistance dans sa poche avec des clins d’œil à l’actualité locale. Du cousu main. Curieux que cet artiste aussi attachant à la scène qu’à la ville (ce n’est pas peu dire), à l’écritu

re précise et jubilatoire, au style musical non figé, ouvert à son bon plaisir, à l’interprétation finement mise en scène, reste aussi négligé par nos médias. Mais peu lui chaut, pourvu qu’il puisse continuer d’exercer son art d’amoureux de la chanson. Surtout ici, où il est arrivé en chanteur en 2003 et revenu, enchanté, dès 2004 pour animer dès lors un atelier en amont du festival avec de jeunes talents présélectionnés. « Tadoussac, j’y reviens comme le ressac chaque année depuis sept ans. J’ai vécu ici des moments d’exception en écriture avec les artistes de la relève, sur scène avec le public du festival, dans la rue avec les gens du village. Cette année, on m’a demandé d’ouvrir le bal dans le sous-sol de l’église où j’ai vu tant d’artistes prestigieux… J’étais déjà aux anges, là c’est le paradis ! »

La bête humaine

 

Cette année, justement, on y a vu Daniel Bélanger, l’un des poids lourds de la génération 90 [voir Chorus 7, Portrait], créer un nouveau spectacle qui revisite, avec trois musiciens, l’ensemble de son répertoire ; Mara Tremblay, vingt ans de carrière, présenter notamment les chansons de son nouvel album, Tu m’intimides, avec beaucoup de sensualité, de finesse et de maîtrise ; Catherine Major accoucher au piano, tout en émotion et douceur partagées, en sensibilité exacerbée aussi, de sa probable dernière prestation scénique avant une autre naissance visiblement imminente ; Michel Pagliaro, le rocker québécois par excellence (qui travailla jadis avec Higelin), look des années 70, barbe et cheveux grisonnants, lunettes noires et – très – gros son, clouer le public à son siège (bien que nanti de « bouchons » d’oreilles gracieusement distribués à l’entrée), par excès de décibels ; Yann Perreau, enfin, révélation de Tadoussac-2004, montrer tout son savoir-faire d’homme de scène (« de bête humaine », a écrit notre consœur du Soleil, Valérie Lesage) – mais pas que, la poésie de l’auteur, les mélodies du compositeur n’étant pas en reste – en avant-première de sa tournée d’automne après la sortie récente d’Un serpent sous les fleurs, son dernier album.

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Chauffe, MeLL !

Après l’église, rendez-vous vers 23 h, par un froid glacial, à l’Auberge de jeunesse sur un site de mi-plein air sponsorisé par la bière qui lui donne son nom… et coule déjà à flot dans l’espace exigu mais ouvert aux quatre vents et éclairé a giorno. Coup de cœur Charles-Cros et lauréate du Prix Félix-Leclerc, c’est « notre » MeLL qui ouvre le bal, la scène à portée de mains des spectateurs. Seule à la guitare, mais avec un aplomb et une maîtrise peu communs. On connaissait son talent, son énergie, mais pas cette faculté à se tirer aussi bien d’une situation pour le moins inconfortable. Beau tempérament. « Le pire, nous dira-t-elle en riant, ça a été le froid, je me demandais si la voix tiendrait, si je pourrais continuer à jouer convenablement de la guitare, j’avais les doigts gelés ! » Mission accomplie et de belle façon, jusqu’à ce que, « chauffée » à point, elle se débarrasse de sa veste pour rester seulement en chemisier… et chapeau (l’artiste !).

Les deux autres soirs (où la température était de toute façon plus clémente), la jeune femme proposait ses chansons drolatiques dans un des cafés-bars du festival… pour payer elle-même sa venue. L’histoire est belle : programmée l’an passé, MeLL a été tellement séduite par l’endroit qu’elle a tenu à y revenir à ses frais, demandant simplement le privilège d’être ajoutée à l’affiche 2009 ! Un ou deux concerts en plus au Petit Champlain à Québec ou au Lion d’Or à Montréal, et le tour était joué.
 

Les Picards et les Oiseaux

 

À l’Auberge de jeunesse aussi, et à la même heure, les Fatals Picards, c’était leur baptême en territoire nord-américain, se produisaient deux soirs de suite. Sympas, professionnels, attentifs, bluffés aussi par la différence d’échelle entre la vieille Europe et le Nouveau Monde, nos Fatals ont néanmoins connu la même mésaventure que Xavier Lacouture lors de sa première venue. Reproduisant leur spectacle « français » à l’identique, avec des moments acoustiques, intimistes, alternant avec les morceaux rock, ils n’ont pas réussi à retenir l’attention d’un public distrait par les circonstances peu favorables. Résultat des courses : un concert essentiellement rock le lendemain, tout d’énergie et d’humour bien sûr, avec un public branché en prise directe d’un bout à l’autre du « show ». Là aussi, chapeau les artistes ! Leur intelligence de la scène, liée à un contenu intelligent, critique, entre ironie, parodie et satire, devraient en faire l’un des principaux groupes français des années à venir.

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Autre Français en lice, mais dans un cadre plus approprié à l’écoute de la belle chanson (la salle Marie-Clarisse du Grand Hôtel, dédiée aux spectacles acoustiques), Rémo Gary dont c’était aussi la première venue au Québec. Accompagnée de sa pianiste Clélia Bressat-Blum, sans autre artifice de scène qu’un répertoire exceptionnel qu’il investit et incarne intensément, il a charrié un torrent de haute poésie qui, après un moment de surprise et d’adaptation nécessaire, a déchaîné l’enthousiasme du public. Ovation debout saluant la performance de l’interprète de chansons au long cours (notamment la version intégrale des Oiseaux de passage de Richepin, sur la musique de Brassens), l’inspiration de l’auteur (Les Pieds de singe, extraordinaire inventaire de plus de dix minutes du rôle des doigts et des mains !) autant que la richesse globale du répertoire, d’émotion, d’érotisme et d’humanité à fleur de peau.alt

Dans l’assistance, un couple d’abonnés de Chorus venus spécialement de Montréal pour assister à cette prestation du Franc-Comtois… Rebelotte le lendemain 20 heures, puis quelques jours plus tard à Québec grâce à Pierre Jobin et… Aux oiseaux de passage, son réseau d’amoureux de la chanson, enfin à Montréal où, comme le dit la chanson, Rémo Gary reviendra tôt ou tard armé de sa poésie chargée de futur.
 

L’anse et le Marin

 

L’événement de l’édition restera le concert en plein air de David Marin à l’Anse à la barque, une crique du Saguenay, accessible seulement après une longue marche à travers bois… ou beaucoup plus vite via le fjord. C’est donc devant un public en kayak que le jeune ACI québécois, lauréat du concours Ma première Place des Arts en 2004, a officié sous un soleil éclatant, juché avec un musicien (et un technicien) sur des rochers ! Une première « surréaliste » pour lui, bien sûr, mais aussi une expérience inoubliable pour les chanceux qui, cerise sur le gâteau, ont été raccompagnés un bout de chemin, au retour vers Tadoussac, par un petit rorqual !

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Au-delà de l’événement, la prestation de David Marin aura surtout été, pour nous, la révélation artistique du festival, confirmée par son second concert sous chapiteau. Voilà un jeune qui ne paie pas de mine à la ville, avec ses lunettes de bureaucrate, et montre une belle présence à la scène, souriante et complice, s’accompagnant à la guitare, aux claviers (dont celui d’une machine à écrire !) et à l’accordéon. L’essentiel étant son répertoire, qui n’a rien de convenu, À côté de la track comme l’indique en franco-québécois le titre de son premier album, empreint notamment d’écologie (superbe chanson sur le thème de l’eau, l’or du futur), œuvre d’un brasseur de mots, d’un amoureux du verbe. À suivre de près.

Autre artiste à suivre, venu, lui, du Nouveau-Brunswick : Pascal Lejeune (qui, malgré son nom, commence à grisonner quelque peu). Pince-sans-rire, nonchalant, son jeu de scène se réduit à quelques mimiques et œillades entendues (et le public est ravi, comme mis dans la confidence), rivé à sa guitare et à sa chaise, entouré d’un accordéoniste et d’un contrebassiste. Tout en fait est dans l’écriture au registre poétique, plutôt dans l’humour tendre, et des mélodies bien troussées portées par une jolie voix profonde. On devrait le retrouver cet automne en France.
 

Revue de détailalt

 

On citera encore Caracol, de l’ex-duo féminin Dobacaracol, dont le répertoire continue de marier chanson française, reggae et musiques du monde ; la charmante Andrea Lindsay, Ontarienne francophile, qui reprend notamment Gainsbourg et Jeanne Moreau ; ou les Pépé, Mathieu Lippé et Ivy qui incarnent la relève et rivalisent d’originalité. Mais on n’oubliera pas les racines ancestrales mises à l’honneur par les Mononcles, quatre joyeux drilles de la musique trad’ (ex-Bottine souriante, Charbonniers de l’enfer…), qui les revisitent avec entrain (jusqu’à une version terre-neuva de La Rose et le Lilas). Pas davantage que l’avant-garde avec l’espèce de scène de ménage jouée par le Belge Didier Odieu et la Suédoise Victoria Tibblin – lui, quadragénaire hargneux, surgit, cagoulé, maltraitant son piano, qu’il maîtrise néanmoins à la perfection ; elle, joli brin de femme de 22 ans, n’a visiblement pas froid aux yeux (ni ailleurs, arrivant en déshabillé de nuit), brandissant sa guitare électrique et surtout sa voix au registre exceptionnel. Chansons sauvagement rock en anglais et en français, spectacle furieusement original, décalé, inclassable, en permanence sur le fil, qui s’achève par exemple et par surprise sur une reprise magnifique de Fréhel (La Coco) – l’ovni de cette édition.alt

Que dire encore ? Noter les cousinages, les passerelles lancées pour certains spectacles avec le Théâtre du Petit Champlain, représenté par son directeur Ulric Breton, ou le festival Chant’Appart créé en Vendée par Bernard Kéryhuel, dont une délégation accompagnait le jeune ThOMA (fils de Rémy Long, qui avait fait le déplacement) – lequel, comme les autres artistes en résidence avec Lacouture, présentait un échantillon de son répertoire le samedi après-midi à la Marina, au bout de la jetée de Tadoussac.

Et le dimanche à partir de 13 h, alors que Charles Breton nous annonçait une fréquentation en hausse de 16 % par rapport à l’édition précédente, celle-ci se concluait par une revue de détail, sous l’église, de la plupart des artistes programmés, avec chacun deux chansons et une mini-interview en public. Façon conviviale de se quitter en reprenant tout, là où commence l’histoire, l’histoire sans fin… La prochaine s’écrira du 10 au 13 juin 2010.

 

(Fred Hidalgo ; photos Hidalgo, Marc Loiselle, Catou Marck)

1. Éric Bélanger, Céline Boissoneault, Coral Egan, Violette Pee, Péro, Thoma, Kevin Thompson et Geneviève Toupin.