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Souvenirs, souvenirs

 

Quel beau voyage !

 

Par Fred Hidalgo


Automne 2009. Troisième volet de notre voyage en chansons à travers le temps… et l’espace. De Djibouti où en 1979 fut conçu Paroles et Musique, à Brézolles qu’un animateur de Radio-Canada, recevant Chorus trois décennies plus tard au Journal de 8 heures, qualifia d’« adresse mythique de la chanson francophone ». De la mer Rouge aux confins de la Beauce, de l’Île-de-France et de la Normandie. Trois décennies de presse musicale indépendante, de tours et détours dans l’espace francophone, trente ans de mémoire collective.

 
SOUVENEZ-VOUS : C’ÉTAIT IL Y A 30 ANS, en 1979

Cette année-là, Bernard Lavilliers stigmatisait tous les Pouvoirs, incitant chacun d’entre nous à ne jamais se résigner : Bats-toi ! Graeme Allwright, inquiet pour la planète de l’insouciance de l’être humain, s’interrogeait sur notre avenir : Condamnés ? Mais Anne Sylvestre se montrait optimiste : J’ai de bonnes nouvelles, assurait-elle. Et Ferrat, silencieux depuis 1976, nous invitait sans façon à la visite d’une compil d’inédits, Mon palais, histoire de nous faire patienter jusqu’à un Bilan qui ferait couler beaucoup d’encre. Jean Vasca, lui, nous offrait l’une de ses pièces maîtresses, De doute et d’envol, saturée de poésie incandescente, rayonnante de mélodies et de sons électriques nous laissant volontiers croire que La lumière chante en nous. Au basculement des générations, un petit jeune encore anonyme mais qui jouait déjà de la gratte comme Personne (prénom Paul) faisait ses premières gammes discographiques (en anglais dans le texte) avec son groupe Basckstage, tandis qu’un Papy rock nommé Jean-Roger Caussimon levait l’ancre de son ultime voyage en studio avec un bel hommage, Le Voilier de Jacques

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À l’automne, une goélette blanche, baptisée Om (qui s’était retrouvée bord à bord, cinq ans plus tôt, avec l’Askoy de Brel), accostait l’ancien Territoire des Afars et des Issas (ex-Côte française des Somalis), devenu indépendant depuis peu. À la barre, le globe-navigateur-chanteur Antoine qui avait choisi cette escale à Djibouti pour écrire les chansons de son prochain album, Quel beau voyage ! Une rencontre immanquable pour nous qui entamions sur place, neuf mois avant qu’il ne voie le jour, la gestation (contenu, maquette…) de Paroles et Musique.

À l’issue d’une première soirée, où il se plongea avec curiosité dans notre magnétothèque (des dizaines de disques sur bandes), nous lui fîmes découvrir le premier album d’un jeune chanteur français qui le citait dans un titre : « Y a eu Antoine avant moi, Y a eu Dylan avant lui […] / On les a récupérés / Oui mais moi on m’aura pas » (Société tu m’auras pas). Antoine, qui n’avait jamais entendu Renaud, prit le parti d’en rire, le meilleur qui soit, lui qui venait justement de faire ses adieux à la société du spectacle pour aller au bout de ses rêves. Et l’on se donna un rendez-vous de principe, « pour dans trente ans », histoire de vérifier la portée de ces élucubrations certes amusantes mais un rien présomptueuses…
 

SOUVENEZ-VOUS : C’ÉTAIT IL Y A 20 ANS, en 1989

À l’entame de l’automne, avec son numéro d’octobre (94e du nom), Paroles et Musique, qui ne s’en doutait pas, n’avait plus que sept mois à vivre. À la Une : le « retour extraordinaire » de Charles Trenet, trois semaines à guichets fermés au Palais des Congrès, à 76 ans bien sonnés, et les « figures libres » de Bashung à la Cigale, après la sortie de Novice, expliquant ainsi son besoin vital de rupture : « Je me permets ce genre de luxe… C’est assez dangereux et, en même temps, il y a un côté Godard qui me ressemble assez. D’ailleurs, je ne vois pas comment j’aurais envie d’exister autrement. Je n’arrive pas à faire une chose en continuité. J’ai besoin de tout remettre en question. »

Faits notables en septembre : un décès – celui de Jean Bertola, 67 ans, qui fut pianiste accompagnateur à ses débuts avant de devenir interprète et d’enregistrer finalement, en 1983, un double album de chansons inédites de Brassens ; et une naissance – la première édition des Francofolies de Montréal, dont Jean-Louis Foulquier déclarait à notre envoyé spécial qu’après s’être inspiré de choses vues naguère au Québec pour créer en 1985 les Francos de La Rochelle, « à présent c’est nous qui leur donnons un petit souffle. »

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À l’Olympia, cet automne-là, on assistait tout à la fois à la consécration de Noir Désir, marquée par un premier passage dans la salle mythique (24/10), à la séparation officielle des Bérurier Noir (« ce sera symboliquement le 11 novembre... C’est la fin du mouvement alternatif »), et à la confirmation de la Mano Negra avec deux soirées (25-26/11), un second album, Puta’s Fever, et une grosse tournée (« le groupe idéal pour finir les années 80 en beauté… et dans la joie ? »). Au Zénith (le 13 novembre) et dans les principales villes de France, le cinquième anniversaire des Enfoirés était célébré par une tournée « dont aucun promoteur n’aurait osé rêver » : Jean-Jacques Goldman, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Michel Sardou et Véronique Sanson ensemble – histoire « de remplir le tiroir-caisse et de médiatiser la nouvelle campagne d’hiver », mais aussi « question de fidélité à Coluche ».

Côté disques, les futures Têtes Raides (alors Red Ted) sortaient leur premier album (25 cm !) intitulé Not dead but bien raides, Charlélie Couture son premier live, un triple 30 cm, 3 Folies, enregistré aux Folies Bergère l’automne précédent, Aubert son second album en solo, le double Bleu blanc vert, et Romain Didier un bel opus thématique, Place de l’Europe, concocté pour l’essentiel avec l’ami Leprest ; mais ce que l’on retenait surtout, c’était le retour de Manset : « et Matrice, le nouveau disque dont il nous a réservé la primeur, est son chef-d’œuvre ».

altAutre voyageur en solitaire, dix ans après avoir entamé son Beau voyage, Antoine profitait d’un passage en France où il se faisait construire un nouveau bateau pour enregistrer un 45 tours dont la chanson éponyme, L’Île bleue, décrivait les vicissitudes d’un navigateur durant une course en solitaire. Et son collègue des sixties, le revenant perpétuel Michel Polnareff, qui avait sorti l’été précédent le 45 tours Good bye Marylou, annonçait, lui, « un nouvel album pour bientôt »

Si le numéro de la rentrée 89-90 avait mis en Une « l’homme tranquille » d’Astaffort, le carquois plein de chansons nouvelles, prêtes à jaillir de sa Sarbacane, pour un dossier retraçant « un parcours sans faute », le dernier de l’année – et de la décennie – serait un « Spécial années 80 » : des 80es rugissantes dont nous reparlerons, d’autant qu’elles nous donnèrent alors l’occasion d’une rétrospective de dix ans de Paroles et Musique(s).

SOUVENEZ-VOUS : C’ÉTAIT IL Y A 10 ANS, en 1999

Chorus avait encore sa couverture en « fenêtre », et le regard perçant d’Yves Simon, redevenu auteur-compositeur le temps de mettre en boîte Intempestives (plus de dix ans après Liaisons), y interpellait le lecteur. Dans cet ultime numéro de la décennie 90 – le dernier, surtout, avant l’an 2000 –, Gilbert Laffaille était aussi à l’honneur, chorusgraphié à l’occasion de La Tête ailleurs, formidable album bourré à craquer, L’Air de rien, de grandes chansons, qui passerait pourtant inaperçu de la plupart des médias. C’est La Faute à personne, anticipait déjà l’un de nos plus fins auteurs-compositeurs qui aurait pu prendre place dans le cœur du public quelque part entre Trenet et Souchon ; Ça ne tient qu’à un fil

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Dans ce n° 29 de l’automne 99, ouvert par un sujet des plus pertinent sur « L’An 2000, l’an demain qui chante », signé Michel Trihoreau, notre docteur ès thématiques chansonnières, une rencontre avec Jofroi à l’occasion de son prophétique et superbe En l’an deux mille, l’Humanité, une autre avec Axelle Red, à la veille de son passage au Zénith de Paris, et une longue interview de Lluís Llach réalisée chez lui, à Porrera. Au rayon découvertes, Isabelle Boulay ouvrait la partie À suivre, auprès notamment de sa compatriote Paule-Andrée Cassidy, de Céline Caussimon et d’un groupe de « gais lurons », fort seulement d’un premier album, nommé Tryo…

Versant disques, on décernait un Cœur Chorus à Faut faire avec… de Gilbert Bécaud (« un grand “Bécaud”, vraiment »), à Zambouya de Marie-Josée Alie, à l’intégrale 99 chansons et textes de Jacques Serizier ; on célébrait le Mustango de Murat, l’Internationale Sha la la de Mano Solo, la compil De Bilit à Tête de pluie de Louis Arti, Les Adieux différés de Reggiani, Danceteria d’Indochine, la Tournée 98 En passant de Goldman, le 7e Ciel de Marc Lavoine, le Sang pour sang de Johnny, altles « Chansons d’amour, d’errance et d’aventures » (Du « Temps des chevaux » au « Temps des cerises ») de Marc Robine… alors que la scène alternative (Jacno, Guesch Patti, Pigalle, Marc Morgan, Eiffel…) s’offrait un Hommage à Polnareff, dans la foulée de la chanson Je rêve d’un monde qu’il avait sortie au début de l’été.

« Toujours autant attendu par le public français », le même Michel Polnareff nous confiait d’ailleurs (en Rencontre d’ouverture) qu’il sortirait son nouvel album « avant l’an 2000 ». Il y avait peu au jus, fallait faire fissa ! Antienne polnarêvienne, toujours la même chanson. Depuis, Michel est venu à Bercy, il a vu, il a vaincu… mais on attend encore ce fameux disque de nouvelles chansons. Il y a trente ans que ça dure. Peu importe, ça n’est pas l’issue qui compte, c’est le chemin qu’on trace. Et ce parcours-là, sûr, Quel beau voyage ! Et quelle cohérence : comme pour en boucler (momentanément) la boucle, Antoine ne vient-il pas de publier le récit de trente ans de navigation en solitaire et Dylan de sortir un nouvel album conforme à l’ovni qu’il était et qu’il est resté ? Non, société, tu ne les as pas « récupérés », ni Dylan ni Antoine. Ni avant ni après Renaud.

(Fred Hidalgo ; photos Hidalgo et DR pour Les Enfoirés)