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Manu Chao : Biographie


En attendant l'ultime vague


Par Marc Legras


Sa chanson Clandestino, au tournant du bimillénaire, envahit radios, bars, sonos des villes traversées par le Tour de France au point de s’incruster sur la bande-son de nos mémoires de ces années-là. Manu Chao, casquette ou bonnet andin, tee-shirt ou maillot de foot, silhouette d’éternel gamin, paraît surgi de nulle part pour tous ceux qui ignorent le fulgurant succès de la Mano Negra auprès d’un public friand de rock et de musiques se prêtant à la fête. Le « Super Chango » a découvert l’Amérique latine avec son groupe de rock (tournées, « Cargo 92 ») dans sa réalité après l’avoir abordée par les propos de Garcia Marquez et d’Alejo Carpentier amis de sa famille. À la fin de la Mano Negra, il la parcourt avec pour compagnon de traversée Les Poèmes de feu d’Eduardo Galeano. Guitare et clé de sol ouvrent les cœurs et les portes des plus humbles à ce bourlingueur voyageant avec un matériel d’enregistrement miniaturisé. Il en rapporte Clandestino, l’album qui le ramène à la scène – succès mondial – avec sa nouvelle famille Radio Bemba Sound System. Suivent deux albums (Proxima estacion Esperanza et La Radiolina), un livre-disque (Sibérie m’était contéee), live et DVD. Enfin, Baionarena (une des étapes de la tournée actuelle, le Tombolatour, enregistrée le 30 juillet 2008) paraît en cette fin d’été 2009 sous forme de deux CD de 33 titres et d’un DVD du concert. Mais le Tombolatour, lui, poursuit son existence fantasque : après le Brésil et l’Argentine en février et mars, un détour en Russie avant Solidays (le 28 juin dernier à Paris), il revient aujourd’hui en France pour douze concerts. Entre-temps, Manu Chao s’est longuement confié à Chorus...

 

De la Mano à Manu


Dans la famille Chao, la musique surgit avec le rêve du grand-père de voir l’un de ses six fils devenir un pianiste célèbre. Ramon, aujourd’hui romancier, journaliste et père du chanteur, s’y emploie dès son plus jeune âge. Titulaire d’une bourse, il vient dans les années 50 à Paris pour y suivre l’enseignement de deux maîtres. À 24 ans, par rejet de la tyrannie de son père, il abandonne l’instrument, découvre la radio comme metteur en ondes puis le journalisme. Dans les années 70 il rencontre Roland Barthes pour le magazine espagnol Triunfo, note la présence d’un piano dans l’appartement. Les deux hommes sympathisent, jouent Schubert à quatre mains. Ramon Chao, qui n’a pas touché à l’instrument depuis seize ans, impressionne le philosophe qui ne comprend pas qu’il se prive d’un « exercice mental, physique, artistique aussi extraordinaire ».

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Huit jours plus tard, un piano flambant neuf livré au domicile familial, les enfants Manu et Tonio découvrent, bouche bée, la virtuosité de leur père. Celui-ci, pendant plus d’un an, leur donne la leçon avec une exigence de professionnel. Alerté par son épouse Felisa, il réalise qu’il agit aussi tyranniquement que son père à son égard et referme le clavier. En contrepartie les enfants, libres de choisir leur instrument, doivent poursuivre leur apprentissage de la musique au conservatoire, proche, de Chaville. Ce sera la guitare pour Manu, la batterie pour le cadet.

Deux ans plus tard ils affirment à leur père n’avoir pas besoin de conservatoire pour la musique qu’ils veulent faire et commencent à répéter dans la cave avec leur cousin Santi et quelques copains. En dépit de l’insistance de ses parents, après le bac, Manu renonce aux études pour consacrer l’essentiel de son temps à la musique. Coursier distrait, employé dans une station-service, il finit par entrer comme assistant à la radio où, selon son père, il égarait les bobinots enregistrés. Celui-ci lui demande de se considérer comme boursier mais son fils refuse une aide matérielle – à l’exception de la Fiat Panda du père où s’entassent musiciens et instruments pour aller jouer à Vélizy, Pontoise… La famille suit avec quelques amis très enthousiastes comme le peintre Antonio Saura. Les groupes s’appellent Joint de Culasse (rockabilly) et Hot Pants (1984) avec un répertoire élargi au rhythm and blues, teinté de rumba, et quelques reprises de Camaron de la Isla et de Paco de Lucia. Comme si l’Espagne pointait un peu sa corne ainsi que le chantait Claude Nougaro à propos de Toulouse !

Un premier album enregistré sur le pouce, vite fait (Loco mosquito, 1986), pique la curiosité. Suit un passage remarqué au Printemps de Bourges. Avec les Kingsnakes, les Casse-Pieds puis Los Carayos (trois albums chez Boucherie Productions), Manu vit la musique selon son goût, convivialement, au gré des rencontres. Il chaloupe depuis près de dix ans entre banlieue et métro (« l’Actor Studio du rock », dit-il aujourd’hui), bars et squats avec son frère Tonio et son cousin Santi toujours dans les parages. Il supporte de moins en moins qu’ils ne jouent pas ensemble (« Question d’affinités, un truc sentimental ») et rêve de monter « un groupe extraordinaire ».

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Patchanka

« À quoi te fait penser Mano Negra ? » Ramon se souvient : « Je lui ai expliqué que des anarchistes andalous portaient ce nom à la fin du XIXe siècle ainsi qu’un groupe de nationalistes yougoslaves, que c’était assez honorable et qu’il pouvait appeler son groupe ainsi. ». Le premier 45 tours de la Mano Negra paraît chez Boucherie Productions avec deux titres en anglais de Manu (qui signe sous le pseudonyme d’Oscar Tramor) et la reprise d’une chanson populaire espagnole, La Zarzamora. Il signe également la quasi-totalité de l’album Patchanka (juin 88), dérivé du mot pachanga, synonyme de fête au Mexique et succès dansant de Dario Moreno des années 60. Sur le livret, le chanteur apparaît – cadrage photomaton – avec un avis de recherche : « Wanted by CIA pour paroles subversives, chansons qui corrompent, façon outrageante de jouer de la guitare et voix sexuellement explicite. »

Il est à la tête d’une bande mêlant El Carayo (son frère Tonio à la trompette), Boitacloux (son cousin Santiago à la batterie), musiciens de Dirty Strict, des Casse-Pieds, un Wampas en rupture de ban… Tous s’affublent de pseudos hauts en couleur dans l’esprit punk ou potache : El Aguila, Garbancito, Roger Cageot. Kropol 1er (trombone), emprunté aux Têtes Raides, et Helmut Krumar (claviers) rejoignent en cours de route le fourgon Iveco des premières tournées. Avec ses guitares électriques, sa basse, ses percussions, la Patchanka a tout d’une potion énergisante épicée de cuivres latinos.

L’album s’ouvre sur le cri de ralliement « Mano negra » porté par les applaudissements et les sifflets d’un public en délire. Le ton est donné. Très live. Les morceaux s’enchaînent à la vitesse d’un TGV. Plusieurs titres font mouche : Ronde de nuit (« Paris la nuit c’est fin / Paris va crever d’ennui »), Indios de Barcelona. Avec ses défis d’homme à homme, entre chien et loup, la nuit ici est apache. Celle des voyous (La Ventura). Solitude ou mal d’amour luisent comme des lames. En quelques mois Mala vida devient un succès. Après d’interminables séances à faire et défaire les morceaux jusqu’à ce qu’ils sonnent comme par magie, le groupe paie cash sur scène. Comme s’il était le meilleur du monde.
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En octobre 88, Bernard Batzen, organise au New Morning un concert destiné aux tourneurs les plus importants. Quelques semaines plus tard, à la demande de Manu Chao, il prend en charge la destinée du groupe. Programmateur avisé, puis manager conscient de la mosaïque de talents, des personnalités à gérer et de ce qui se joue en termes de carrière, il conseille à la Mano Negra de créer son propre label d’édition (Patchanka Éditions). Alors que les propositions de majors afflue, le groupe refuse de fournir les maquettes demandées mais convie l’émissaire de Virgin à son concert des Transmusicales de Rennes (décembre 88). Le label paraît le plus ouvert au projet artistique du groupe, à son besoin impérieux d’indépendance. Il s’engage sur la liberté totale de la Mano Negra et chacun des points du contrat spécifie l’accord obligatoire « de l’artiste ». Du choix des titres, du marketing à la promotion et aux affiches. De plus, Virgin rachète sans lésiner le premier album à Boucherie Productions pour le commercialiser aussitôt sous son étiquette. Dans le milieu des indépendants, vivier de nouveaux talents, comme du rock alternatif, cette signature – à la suite d’un vote au sein du groupe – passe pour une trahison. Mais dans les mois suivants, d’autres groupes franchissent le pas. Et le public suit, jeune, généreux, enthousiaste.


Putas’s Fever

La scène est l’Eldorado du groupe, sa quête de l’accessible étoile, son quotidien avec trois cents concerts dans l’année. La Mano Negra fait sensation au Printemps de Bourges en avril 89. En juin, premier pas vers une carrière internationale, le groupe découvre l’Autriche, les Pays-Bas, l’Allemagne… puis, saut dans l’inconnu, destination l’Amérique latine avec escales à Cuzco, Lima, Cuenca, Quito, Guayaquil. Manu Chao en ramène Guayaquil City cosigné avec Tom Darnal (claviers et fils du chanteur Jean-Claude Darnal). Le 8 juillet, pour le bicentenaire de la Révolution française, la Mano et Johnny Clegg enflamment la foule (200 000 personnes) sur la place de la Bastille.
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En septembre paraît l’album Puta’s Fever. Comme un écho à ceux qui les traitaient de « putes » six mois plus tôt. Rock and roll band, dédié à tous les groupes qui font la route, suit le cri de ralliement « Mano Negra ! ». Écrite au scalpel, la chanson Pas assez de toi vise juste à hauteur de cœur. Avec Guayaquil City, Manu Chao stigmatisant les agissements de la CIA, aborde un des thèmes qu’il développera par la suite. S’il chante toujours dans trois langues, le groupe offre la surprise d’un traditionnel algérien « revisité », Sidi H’Bibi. Diversité des sources musicales, citations de musiques foraines ou de cinéma, ruptures de rythme, de style : l’écoute reflète le plaisir et le perfectionnisme des musiciens.

En octobre commence à Saint-Brieuc la tournée Puta’s Fever. Le 25 et 26 novembre l’emblématique main noire et l’étoile ornent pour la première fois le fronton de l’Olympia. En mars 90, plutôt que d’enchaîner deux, trois Zéniths à Paris, le groupe tourne à Pigalle avec halte dans un modeste sex-shop, la Cigale, l’Élysée-Montmartre... Et final aux Folies Pigalle où les rappels se poursuivent sur la célèbre place. Reprennent diagonales en Europe et longues distances avec le Canada, les États-Unis, Tijuana (Mexique).

Tout à son projet de carrière internationale, la maison de disques commercialise en 1991 une compilation des chansons du groupe en espagnol, Amerika perdida (seul titre neuf). La Mano Negra tourne aux États-Unis en première partie du légendaire Iggy Pop (Live Iggy Pop with the special guest Mano Negra) qu’ils remerciaient ainsi que les Suprêmes sur le livret de Patchanka. L’iguane, en bon fonctionnaire de l’industrie rock, ne s’écarte pas d’un pouce du planning sur lequel veille son staff et ne leur prête guère attention. La Mano n’est pas chez elle là-bas. Son cœur bat pour le sud du continent.

En décembre 90, le groupe enregistre King of bongo à Cologne, dans les conditions d’un live, les chansons esquissées les mois précédents. Avec son chaos de percussions et de guitares, Bring the fire vient comme en écho à la guerre du Golfe qui occupe les écrans relayant à n’en plus finir chaînes américaines et points lumineux des scuds. Une violence qu’on retrouve dans Letter to censor, Mad man’s dead, Welcome in Occident. Du dépouillé et obsessionnel Don’t want you no more à l’épileptique Furious fiesta (« davantage de reggae, de rock, de punk, de boogie, de fun… »), le groupe jongle avec tempos et sonorités. La voix du chanteur nuance pleins et déliés : haletante, énergique, dans le murmure, nue, parfois presque fragile. El Jako –intrépide, superbe trompette – mixe des voix éloignées selon un procédé dont Manu Chao usera beaucoup, plus tard, avec son sens du collage, de la juxtaposition d’éléments a priori sans liens. Dans ce disque apparaît le goût de l’auteur pour la fable jolie (King of bongo), pour le croquis sur le motif (Mme Oscar), pour une ambiance, nouvelle version de Ronde de nuit avec accordéon, sur trois temps, dans la chaleur d’un troquet. Le message restant le même à propos de Paris livré aux « matons de l’ordre ». Le Bruit du frigo (« Quand y a plus rien, qu’elle est partie »), passé par pertes et profits lors de la sortie de l’album, méritait davantage d’attention. Chanson à redécouvrir…


In the hell of Patchinko

En avril 91, le groupe entame au Bataclan sa tournée King of bongo, la poursuit en banlieue avec La Caravane des quartiers créée au Val Fourré à Mantes-la-Jolie. Dans le grand auditorium prêté par l’Unesco, ses animateurs, Droit au logement et la Mano Negra ont monté un concert – particulièrement réussi – de soutien aux mal logés l’été précédent. L’enjeu cette fois-ci est d’amener jongleurs, fanfares, cirque plusieurs jours au même endroit et que les habitants prennent tout ça en mains avant et après le concert de la Mano venue comme le feraient des copains. À l’époque, Manu Chao assure : « On n’est pas là pour faire juste un boulot en termes de Zénith et partir en vacances ensuite. Ça correspond à ce qu’on aime. Il faut trouver les moyens de passer du bon temps pour faire du rock. » Si le rap ou le raï subjuguent les jeunes des quartiers, la Mano offre un spectacle assez métissé pour que se mêlent les publics.
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Courant 91, le groupe parcourt les régions, s’échappe jusqu’au Mexique et au Japon où il enregistre son seul live officiel In the hell of Patchinko [cf. Chorus 2, p. 49], sur lequel on entend Manu interpeller le public japonais : « Que pasa por la calle ? » (Que se passe-t-il dans la rue ?) Italie, Grèce, Pays-Bas, Allemagne, Suisse… Le cycle paraît sans fin même si la Mano refuse de devenir comme quelques-uns des grands groupes qu’ils croisent. « La qualité doit primer sur la quantité, et au niveau où l’on est ce n’est plus possible », résume alors Manu Chao. Pour lui, la Mano doit privilégier une identité sans laquelle chacun ne serait rien : « La Mano doit être avant tout et toujours un groupe d’amis. » Soulignant la dimension affective du groupe, il signifie incidemment qu’en moins de quatre ans de succès la côte d’alerte est atteinte.

Quelques mois plus tard, le 9 août 1991, la Mano donne son « ultime grand concert » en France – mais qui pourrait l’imaginer ? – sur le Parvis de la Défense. Elle partage l’affiche avec la compagnie de théâtre de rue Royal de Luxe qui présente La Véritable Histoire de France. À quelques jours de l’événement, le maire de la commune (Puteaux) l’interdit pour « risque de trouble de l’ordre public par le groupe de rock ». L’affaire remonte dans les ministères et en redescend avec la garantie d’un grand déploiement policier salué par l’édile comme « une victoire de l’ordre sur l’éventualité du désordre » ! L’écho donné par la presse attire des dizaines et des dizaines de milliers de spectateurs. Musiciens et baladins du Royal de Luxe aiment la rue, les gens, la rencontre. Avec la Mano Negra, ils rêvent d’un bateau qui, cinq siècles après Christophe Colomb, ferait escale dans les grands ports d’Amérique latine.


Cargo 92

Un navire rouillant à Lisbonne y est acheté, acheminé à Nantes, retapé, aménagé, rebaptisé du nom d’un des héros de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, Melquiades-Ville de Nantes. Il appareille en mars 92 avec quatre-vingts saltimbanques dont la compagnie Philippe Decouflé et les marionnettes de Philippe Genty. S’y ajoutent une douzaine de containers – sono, éclairages –, les lance-flammes de Royal de Luxe, un canon chargé de lettres d’amour en portugais et en espagnol.

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Dès la première escale à Caracas, le bout de rue de Nantes reconstitué dans une cale à ciel ouvert fait sensation. Autant que la grande parade dans laquelle les musiciens en costume illustrent le volet 14-18 de La Véritable Histoire de France. Représentations et concerts sur la scène adossée au fier cargo attirent les foules. Les compagnies Philippe Genty et Philippe Decouflé se produisent devant des salles bondées. Carthagène, Bogota, Mexico, Saint-Domingue, Cuba, Brésil, Argentine, le périple entrecoupé d’incursions à l’intérieur prend trois mois. Cent spectacles dans huit ports et une quarantaine de villes.

Chaque fois la Mano accueille les groupes locaux. On lui offre l’hospitalité dans barrios et favelas et chacun s’immerge dans la vie de qui les reçoit. Le Melquiades, à bout de souffle, débarque en juillet son petit monde épuisé sur un quai de Nantes où il finira bradé au poids et au prix de la ferraille.

En septembre, comme un post-scriptum à l’« ultime grand concert » en France de l’Arche de la Défense un an plus tôt, la Mano partage avec Chaba Fadela et Linton Kwesi Johnson l’affiche de l’événement ourdi par La Caravane des quartiers à Marseille.


Un train de glace et de feu

La machine à rêver remise en route, entre gens en vacance de Royal de Luxe et Manu Chao, chacun étudie la carte de la Colombie pour y repérer les 3000 km de voie ferrée quasiment inutilisés. Avec l’aide de la Société des chemins de fer colombiens et de l’AFAA (Agence française d’action artistique) partenaire de l’opération Cargo 92, le projet prend corps. Le 15 novembre 1993, la Consentida, locomotive rendue à une seconde jeunesse, s’ébranle à 25 km/h pour un parcours de 2000 km « sur un territoire dont se disputent le contrôle narcotrafiquants, guérillas et l’armée ». Trois cordillères à franchir, avec deux plates-formes en guise de scène, ses vingt wagons ornés de fresques de papillons, dont celui de la glace (un cube de dix tonnes) et celui de Roberto, l’iguane mécanique géant cracheur de feu ! Et un bureau des rêves où chacun écrira ce qui lui passe par le cœur.

El Expresso de hielo (Le Train de glace), encore une référence à l’œuvre de Garcia Marquez, crée l’événement dans les cités isolées (l’une d’elles se nomme Ciudad Perdida) où les musiciens français –les French Lovers et certains membres de la Mano – débarquent en extraterrestres amicaux offrant le divertissement. « La rencontre est toujours allée au-delà de la compréhension, jusqu’à l’affection profonde », confiera Manu au chroniqueur de l’équipée, son père Ramon (Un train de feu et de glace, Ramon Chao, Plon 2001). Ces échanges donnent aux saltimbanques aux pieds nus la force d’affronter d’inimaginables difficultés en dépit de défections massives. Épuisé ou déphasé, nul n’en sort indemne.

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Casa Babylon

En 1994, l’album Casa Babylon [cf. Chorus 8, p. 39], esquissé un an et demi plus tôt, tarde à se concrétiser. Enregistré au studio Ornano à Paris avec des éléments glanés à Cologne, New York, Buenos Aires, il est mixé dans sa quasi-totalité à Naples sous la houlette de Manu Chao. La Mano Negra a vécu, et des quatre albums enregistrés en six ans, il est celui qui reflète le plus le chanteur. « L’armée zapatiste réveille le Mexique », mentionne le livret qui commence par Viva Zapata, collage de sons de répondeurs téléphoniques et de Radio Recuerdos (Radio Souvenirs) mixés sur une musique énergétique avec annonces DJ, effets électro-acoustiques, mégaphone et répétition du fameux slogan de l’Unité populaire chilienne : « El pueblo unido jamas sera vencido. »

L’univers auquel font référence les chansons est à la merci de l’arbitraire, voué aux mauvais coups manigancés dans la même Babylon ou par ses suppôts, tel le Señor Matanza régnant sur une ville où tout lui appartient. Bala perdida, Machine Gun, Hamburger Fields fonctionnent comme autant de funestes constats et de dénonciations. Malgré ses vivats, Santa Maradona l’est également : au royaume du football, l’époque est « aux choux gras et aux bourreaux des tibias ». Seule éclaircie, Super Chango, fabulette dans la lignée des croyances afro-cubaines sur un héros, bon ami, toujours prêt à secourir, surpassant tous les Superman qui font les délices des gringos. Manu Chao lui prête sa voix fraternelle sur un joli tapis musical. Mama Perfecta, berceuse traditionnelle cubaine, relève de la même approche vocale sensible, nimbée de douceur.

Avec El Alacran le chanteur reste dans la fable, endiablée – un crabe amoureux d’un coquillage face à la mer polluée. Au détour d’un couplet, comme les peintres jadis, il s’inclue dans le tableau en « homme sincère qui chante pour ses frères », en attendant « la ultima ola, la dernière vague ». Sueño de Solintename résonne comme son chant d’amour à l’Amérique latine, une litanie de plaies et de blessures énoncée sur un canevas musical élaboré à partir de basses, de percussions obsédantes avec effets acoustiques, saxophone superbe et chœurs.
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Le disque finit par This is my world. D’un ton professoral sont expliqués les bienfaits des amphétamines qui, en cas de conflit, permettent sans sommeil une vigilance de plusieurs jours et de plusieurs nuits. Sur une ritournelle de manège en fond sonore, se superposent guitares, voix, annonces radio alarmistes, citations (« Karcher », « nettoyeur haute pression ») et très loin « Il pleut un peu sur Sarajevo ». Le morceau finit sur un reporter de CNN en direct de Bagdad : « Je mets le micro à la fenêtre et je pense que vous pouvez entendre le son. » La réponse parvient de la rue : « CIA enculés ! »
Les nouvelles chansons attendues depuis trois ans par les aficionados doivent cette fois-ci se satisfaire d’un single et d’un clip (Santa Maradona) en guise de promotion. Les musiciens de la Mano Negra, eux, ont essaimé vers d’autres groupes (P18, Flor del Fango avec la future chanteuse de Marousse, Marina Casariego, sœur de Santi et cousine de Manu) ou vers d’autres domaines (production de disques, radio ou journalisme).


Clandestino

Manu voyage désormais seul. À l’occasion il joue de la guitare, de la basse, compose pour ses amis espagnols Negu Gorriak, Joaquin Sabina, Amparanoïa, etc. Il séjourne à Madrid puis en 1998 choisit de vivre à Barcelone. Durant ses déplacements, mini-studio dans un sac à dos et petite caméra en guise de carnet de notes, il enregistre ambiances, musiques, propos, consignant ainsi le matériau de futures chansons : plusieurs dizaines parmi lesquelles il faut choisir celles de l’album qu’il projette. Il s’y colle avec Renaud Letang, jeune ingénieur du son et réalisateur qu’on a pu remarquer aux côtés d’Alain Souchon (C’est déjà ça) ou de Jean-Michel Jarre lors de grands spectacles ! Manu Chao veut un habillage techno à mille lieues de l’univers musical dans lequel il a baigné… et du résultat final : Clandestino [cf. Chorus 24, p. 49].
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Le disque en chantier, lors d’une écoute, les programmations en rade, les chansons apparaissent nues. Avec la force de l’évidence. « Les bonnes choses naissent souvent d’un accident », résumera ensuite, philosophe, Renaud Letang. Guitare acoustique, trompettes, trombone, chœurs ici ou là, saupoudrent la trame de l’album : un film sonore ininterrompu. D’un titre à l’autre des reprises d’accords, de citations, le pointillisme de sonorités, signent son identité. Le son est travaillé par successions de plans avec des voix venues de loin, jouant avec la perspective et les points de fuite. Ici pas de cassures de rythme soudaines mais des phases pleines, soutenues et de longs déliés balançant délicatement sur le mode de la ballade, de la berceuse ou empruntant à la rumba.

Feuilletant son carnet de voyage musical, Manu Chao s’arrête sur quelques-unes des pages les plus intimes, met en scène des personnages dans des situations limites comme Clandestino,  fantôme dans la ville et interdit de vie, ou Desaparecido qu’on croit ici, déjà ailleurs (quasi autoportrait). Limite encore, Welcome to Tijuana (« Tequila, sexo y marijuana ») où échouent les rêves de ceux qui se heurtent à la frontière. La tendresse de l’auteur va à ceux qui se lèvent sans entrevoir de solution (Dia luna… dia pena) ou privés d’idéal dans un monde de mensonges (Luna y sol, avec la voix du sous-commandant Marcos : « Pour nous le futur toujours nié, pour nous rien »). « Les tambours de la rébellion » ne résonnent brièvement que dans Lagrimas de oro (Larmes d’or). « Ce n’est pas ta faute si le monde est méchant », énonce-t-il en frère qui ne saurait, ne pourrait qu’apporter un peu de baume, consoler.

Dans le droit fil de son sous-titre Esperando la ultima ola (En attendant l’ultime vague), l’album suinte la mélancolie, reflète l’humeur d’un Ulysse épuisé par son odyssée et d’en avoir trop fait. En proie à la malegria ; le mot de son cru, la « maljoie », apparaît ici comme synonyme d’une tristesse inexplicable. Des larmes d’or pour ne pas dire saudade.


Proxima estacion… Esperanza

À son album suivant, en 2001, il donne le titre de Proxima estacion… Esperanza  [cf. Chorus 37, p. 36]. Il reflète le côté extraverti de Manu Chao, son étonnante vitalité, son goût de la fête avec des chansons pour l’avant de la scène sur lesquelles danser jusqu’au bout de la nuit. Percussions, trombone, trompette (Roy Paci) en constituent la base instrumentale. Avec gimmicks, trilles d’oiseaux électroniques, sons collés, mixés, courtes parenthèses offertes à l’imaginaire de l’auditeur avec la ponctuation de jingles, d’indicatifs radio.
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Le rapport du chanteur au monde n’a pas varié d’un iota mais il l’exprime férocement, joyeusement. Les drames et le début de psychose provoqués par « la vache folle » lui inspirent une entraînante La Vacaloca qu’on pourrait croire surgie des fêtes paysannes d’antan. Me gustas tu – un succès dès sa sortie – illustre une nouvelle fois la simplicité et l’efficacité de son auteur : « Qué hora son mi corazón » tient entre répétition du titre interrogatif et l’inventaire chaque fois d’un mot de ce qu’il aime… Sur fond de trouble existentiel : « Qué voy a hacer / Je ne sais pas / Qué voy a hacer / Je ne sais plus / Qué voy a hacer / Je suis perdu. » Cette notion de perte apparaît ailleurs, au détour de ses textes : « Perdido en el siglo » (Perdu dans le siècle) la résume. Il l’explique également dans la douceur avec Mi vida : « Bala perdida, lucerito sin vela, herida » (Balle perdue, étoile sans voile, blessure).

Avec Denia, coécrite avec Idir sous le titre A Tulawin et qu’ils chantaient ensemble sur le disque du poète kabyle Identités [cf. Chorus 30, p. 42], Manu Chao change de rive. Entamé sur le mode de la berceuse, la chanson envoûte littéralement par son lent crescendo. Ailleurs, le chanteur salue Bob Marley (Mr Bobby), s’efface pour accueillir la Brésilienne Valeria (Homens) dont le débit et le timbre suggèrent hypnose ou rêve éveillé. L’album, en flux continu et contrasté, finit sur l’étrange et sans doute ambitieux Infinita tristeza juxtaposant la voix de Youri Gagarine s’adressant de l’espace à tous les habitants de la terre et celle d’une mère expliquant le mystère de la naissance à son enfant. Avec, ultime ponctuation, une voix enregistrée dans le métro de Madrid annonçant la prochaine station : « Esperanza / Avenida de la paz. »
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Ces deux albums, peu ou prou de la même veine, équivalent à la plus improbable des renaissances pour Manu Chao. Couronnés au passage de deux Victoires de la Musique (catégorie Musiques du monde) en 1999 et 2002, ils atteignent de sidérants chiffres de vente. Manu Chao, entouré de sa nouvelle famille Radio Bemba, renoue avec la fièvre des tournées de naguère, foules parfois immenses et ovations à n’en plus finir au terme de concerts marathons (Giramundo 2000, 2001 puis 2002). De ce tourbillon rock, salsa, ragga, reggae, restent un album live enregistré à la Grande Halle de la Villette, Radio Bemba Sound System, et à quelques détails près, le DVD Babylone en guagua, parfaits reflets de son univers ces années-là.
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L’album clôt son contrat avec Virgin portant sur trois disques, et le 1er février 2003, il embarque avec le Katumbi Express : « Cette tournée de Radio Bemba déguisée, avec d’autres amis musiciens comme Fermin Mugurusa (fondateur du légendaire groupe Kortatu puis de Negu Gorriak), nous a permis de renouer avec le circuit d’où nous venons. Des salles de 200 à 500 places qui peinent parfois à survivre sans qu’il y ait trop de monde et des problèmes d’entrée. »

Après avoir sillonné la péninsule ibérique, le Katumbi Express s’internationalise, prend une autre dimension et finit comme il avait commencé dans un modeste stade des environs de Barcelone le 6 septembre 2003. Non sans provoquer quelques remous soldés par des interdictions de concerts à Malaga et Murcia sous la pression d’associations de victimes du terrorisme indignés par la présence de Fermin Muguroza, Basque certes engagé mais étranger à toute forme de violence.


Sibérie m’était contéee

L’automne 2003 il transporte ses pénates dans un studio du boulevard Rochechouart à Paris. Il s’est juré de fuir à jamais l’hiver parisien mais se pique au jeu proposé par Wozniak, ami de ses parents, dont il a découvert le graphisme sur une bouteille de vin : une vache avec les mots Infinita tristeza. Le dessinateur lui propose de réaliser ensemble un livre avec les dessins inspirés par plusieurs textes du chanteur en français pour la plupart inaboutis.
altAlors qu’avance la maquette avec les dessins de l’un et les mots de l’autre, tournent en fond sonore quelques musiques inutilisées par le chanteur sur lesquelles il fredonne. Paris, avec ses rapports humains très froids et ses courtes journées, est pour Manu sa petite Sibérie. Au hasard des visites de quelques complices de Radio Bemba comme Roy Paci (trompette), Rosario (trombone) ou Madjid Fahem, les chansons prennent tournure. Plus d’une vingtaine ! Jacques Renault, manager de Manu Chao, a l’idée d’une version courte (un cahier et six titres) diffusée en kiosque à 35 000 exemplaires avant le livre-disque de 140 pages édité par Mille Paillettes (créé à l’occasion) et distribué en librairie par Actes Sud [voir
Chorus 50, Rencontre].
Après avoir coiffé sa casquette d’apprenti maquettiste et d’éditeur, Manu Chao en change pour donner un coup de main au chanteur kabyle Akli D., peaufiner son album Ya Mela (Because Music) puis devenir le producteur d’Amadou et Mariam avec de fréquents séjours au Mali. Une Victoire de la Musique en 2005 et un disque de platine récompensent l’album du couple Dimanche à Bamako [cf. Chorus 50, p. 40].

En avril 2007, il commence par le célèbre festival de Coachella Valley (90 000 spectateurs) un North American Tour d’une vingtaine de dates. Proxima estacion… Esperanza s’est vendu à 150 000 exemplaires aux États-Unis, une goutte d’eau. « Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas joué en milieu aussi hostile, dira-t-il dans Les Inrockuptibles. Ça m’a rappelé les concerts de première partie quand j’avais dix-huit ans et je donnais tout parce qu’il n’y avait rien à perdre. Du coup ça nous a ouvert les portes de tout un public anglo-saxon. Plus les dates avançaient, plus le public était mélangé. » Suite logique à l’automne : European Tour 2007. Entre-temps a paru La Radiolina (chez Because Music) avec des chansons rodées dans les bars de Barcelone… et par des musiciens de rue qui, les ayant piratées, recopiaient les paroles. « Les mecs me disaient, se souvient aujourd’hui Manu, qu’ils se faisaient un peu de caillasse sur les ramblas avec Mala fama, que Me llaman calle cartonnait et que telle autre n’était pas terrible. J’avais l’info en direct. »
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Plusieurs semaines avant la sortie, Rainin in paradize est en ligne sur son site à la disposition des internautes. Le morceau renoue avec l’esprit des années Mano Negra comme The Bleedin Clown, Panik panik ou El Hoyo. Dans la plupart de ses chansons une nouvelle fois, Manu Chao avance cœur nu (13 dias, El Kitapena, Besoin de la lune, Mama Cuchara) avec son obsession d’un autre monde : « Cada día me miro en un mundo al revés » (Chaque jour je me regarde dans un monde à l’envers, Y ahora qué ?) ou Soñe otro mundo (J’ai rêvé un autre monde), des ballades ourlées de cordes gracieuses sur lesquelles se déploient les cuivres. Me llaman calle (On m’appelle rue) – un des succès du disque – figure également sur la BO du film Princesas, de Fernando Leon, sur les filles de la rue, de la Calle del desengaño de Madrid. La chanson récompensée par un Goya (équivalent espagnol d’un César), il ira chanter pour elles et quelques-unes d’entre elles iront à la remise du trophée à sa place.

La Vida Tombola (« Si yo fuera Maradona » – Si j’étais Maradona), titre emblématique, provient d’une suite de hasards : Emir Kusturica souhaite inclure Santa Maradona (Mano Negra, 1994) dans son film sur la vie du « Pibe de oro » au parcours chaotique. L’idée n’emballe pas Manu Chao à qui Kusturica propose alors de rencontrer le génie du football à Naples (2005). Maradona est quelqu’un qu’on attend toujours, parfois longtemps. La chanson naît durant cette attente. Elle n’emballe pas Kusturica. Match nul !

En novembre 2005, Manu Chao qui se rend au rassemblement anti-Bush, au Sommet des Amériques à Mar del Plata, s’arrête dans une station-service. Kusturica ! « “Qu’est-ce que tu fous là ?” Il était sept heures du matin. On a sorti les deux guitares et on a eu la chanson. »

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Le 28 mai 2008 démarre à Toulouse le Tombolatour : trente-deux dates en deux mois avec étape à Paris (Bercy) et prolongations à l’automne au Mexique, au Texas et à San Francisco. Il reprend en février 2009 au Brésil puis en Argentine… et revient finalement en France du 7 septembre au 1er octobre. Avec chaque fois plus de trois heures de concert, une quarantaine de minutes de rappels clos par la chanson dédiée à Diego Maradona… « La vida es una tombola » !

(Marc Legras, photos F. Vernhet et DR pour la première)