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Manu Chao : Entretien


Tempo latino

 

Par Marc Legras

 

Il est chez lui dans tous les bars du monde. Et encore davantage à Ménilmontant où sourires et saluts restent aussi discrets qu’affectueux. Sans échéance immédiate sur un calendrier qu’il maîtrise, ni disque, hors promo comme on dit dans le métier, en ce soir de printemps Manu Chao respire ! L’idéal pour échanger sur quelques étapes de son parcours et sur ce qui le fait avancer : la scène, ses rapports avec les gens... Les guitares sortiront plus tard.

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MANU CHAO : Tout se joue sur l’énergie, celle du public aussi qui fait que quelque chose se passe. Ensuite, dans les bars, sur « Radio Trottoir », les gens disent qu’ils n’en peuvent plus et que c’était mortel... Mais c’est pareil pour nous avec un peu le défi de savoir qui, du groupe ou du public, tiendra le dernier ! L’été 2008 en France, nos concerts duraient trois heures, trois heures vingt. À peine moins au Brésil, en Argentine (février, mars 2009) où nous avons supprimé quelques chansons en français pour des raisons de compréhension. C’est très physique. Après, chacun, spectateur ou musicien, parle de ses courbatures. J’adore celles du lendemain, que tout le monde ressente la même chose. On peut parler de libération, d’une sorte de catharsis. Avec un peu d’émotion je l’espère, même s’il m’est difficile d’avoir un jugement là-dessus.

On a monté Radio Bemba avec l’idée d’aller vers ça. Je n’ai jamais su faire autre chose sur scène. L’autre facette – acoustique – apporte davantage d’émotion mais Radio Bemba est un groupe électrique. Avec l’énergie. Même si le concert a un côté sandwich avec un passage plus émotionnel, plus acoustique vers le milieu quand Madjid prend sa guitare. Une façon de gérer un peu ce truc d’endurance.

CHORUS : Il y a en cours de soirée un moment Mano Negra pour les nostalgiques avec Sidi H’bibi, Señor Matanza, Mala vida...

– On n’a jamais lâché ça. Quand Mala vida était un gros tube on ne le jouait pratiquement jamais avec la Mano Negra, mais aujourd’hui on le reprend vers la fin. Malgré son succès, on n’a pas joué Raining in the paradise lors de la tournée française de 2008. C’est un peu contradictoire. Je n’ai peut-être pas beaucoup évolué dans ma façon d’envisager la scène. Pour le moment je me sens mieux que jamais. Après le show, très physique, les gens, sur le cul, nous demandent si on fait du sport ou si on prend de la cocaïne. Ni l’un ni l’autre ! La musique est notre seul sport.alt

Pour nous le concert a un côté challenge. Est-ce qu’on va arriver au bout ? Dans les salles, du fait du manque d’oxygène, de la chaleur, tu as l’impression que tu vas tomber dans les pommes. Dans le groupe on adore cette idée de surpassement et le public aussi. S’il fait chaud pour nous sur scène, il fait également très chaud dans la salle. Tout ça fait partie du concert. À notre niveau la première chose qui lâche est le muscle de la voix. Les cordes vocales. Je parle pour moi et le groupe qui fait un gros effort vocal. La barrière se situe entre trois heures et trois heures trente de concert. C’est légèrement plus facile en plein air… sauf météo particulière : moins 2° à Liège lors de la tournée européenne.

Nous sommes sept musiciens sur scène. Huit avec notre sorcier ingénieur du son. Il s’agit du noyau dur élargi à certains moments à d’autres musiciens et chanteurs parfois très jeunes qui depuis ont monté leur groupe. La chose me tient à cœur. Radio Bemba est un groupe et une petite école de musique. Un peu un centre de formation même si ce que je dis peut paraître prétentieux. Avec nous les gens peuvent se faire les dents et ce ne sont pas des vacances. À Radio Bemba on apprend à se consacrer, à se donner à 100 % à l’heure du concert et on ne gâche jamais nos troisièmes mi-temps. On apprend aussi à éviter le local de répétition. Je le déteste parce qu’il me rappelle trop l’école. On n’est pas là pour faire du par cœur. On ne répète jamais au sens strict du terme. On se connaît depuis des années et quand on veut renouveler le show, nos répétitions ont lieu devant les gens dans des cafés, des clubs où l’on passe sous un faux nom pour éviter l’afflux... On se retrouve une semaine avant un départ en tournée et on joue cinq, six heures entre nous. Puis on va manger. Les portes s’ouvrent pour trois ou quatre heures de concert. Soit une dizaine d’heures par jour. Quand nous entamons la tournée, nous sortons en pleine forme et c’est du petit lait comparé à nos « répétitions ».

– Qu’est-ce qui te pousse à écrire une chanson en français, en espagnol ou en anglais ?

– On ne sait jamais quand elle va venir. Si fuse une vanne dans le bar de Ménilmontant où nous nous trouvons, il y a des chances qu’elle me donne une idée et que je la note en français. Une chanson ne relève pas de la science infuse. C’est quelque chose qui tourne dans l’air, que tu ne décides pas d’écrire dans telle ou telle langue. Ça dépend de l’entourage, du moment qui constitue 95 % de l’inspiration.

– Tu emploies régulièrement cette expression hybride que tu appelles le portugnol, entre portugais et espagnol.

– Je suis passé par le galicien avant de tomber dans le portugais quand je me suis installé à Rio en 95-96. Là-bas ça chambre sans pitié entre amis et les vannes sont dures. Si tu ne comprends rien au portugais tu es mort. Je crois que c’est la langue que j’ai apprise le plus vite pour me défendre. J’adore ce côté tchatche des bars, ce slam de bistrot avec ses vannes cinglantes, cruelles dans l’humour. Le portugnol se définit par la totale liberté qu’il permet. Il n’y a ni grammaire, ni syntaxe, ni dico. Tu écris ce que tu veux. L’important est d’être compris. Je l’ai toujours fait dans ma vie. Quand j’écrivais en espagnol à l’époque de la Mano Negra, mon père, journaliste, orthodoxe en matière de langue, très Cervantès, devenait fou en lisant mes textes ! Il me signalait tout ce qui n’allait pas. Je le sentais tellement mal que je reprenais tout en essayant de faire un effort pour être grammaticalement correct. Puis je l’appelais pour lui dire : « Désolé mais ça ne sonne pas. J’assume mes fautes de grammaire et d’orthographe sinon je ne m’y retrouve pas. » Depuis il a compris et s’est habitué. 

Ce n’est peut-être pas bien de le dire ainsi pour les mômes, mais quand j’écris en français je me fiche de la grammaire. J’estime n’avoir aucune raison de la respecter… et de plus [rire] j’ai oublié quelques-unes des règles.

– Qu’as-tu glané à parcourir le monde depuis une vingtaine d’années ?

– Mon métier me donne la chance de voyager d’une manière extraordinaire en sachant que je vais retrouver des gens pour travailler avec eux en direct. Je ne me lasse pas de répéter, même si je l’ai dit mille fois, que voyager est le plus bel apprentissage que m’a donné la vie. J’ai arrêté les études après trois jours dans une faculté pour faire de la musique. Je sentais que si je ne le faisais pas à 100 % je n’apprendrais pas bien le métier et que je n’y arriverais pas. Je me suis donné jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans – celui d’un « vieux », vu de mes dix-huit ans – pour envisager autre chose si je ne m’en sortais pas. Et  comme ça ne marchait pas, heureusement que j’ai insisté un peu. La musique m’a finalement donné la plus belle université que je pouvais espérer.
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– Quelle a été ta découverte de l’Amérique latine ?

– J‘y ai mis les pieds pour la première fois en 1989. Ma première vision est celle de la route entre l’aéroport et le centre de Lima. Des kilomètres et des kilomètres de bidonvilles restés gravés dans ma mémoire. Aujourd’hui, des kilomètres de McDo, d’enseignes commerciales les ont remplacés, mais ils existent toujours, repoussés plus loin. Puis il y eut le Mexique et très vite l’immense aventure du Cargo [1992] avec Royal de Luxe. Elle m’a permis d’accéder à plusieurs pays en ouvrant un éventail très large de rencontres. On restait assez longtemps à chaque escale… Quinze jours à Caracas, autant à Rio, davantage à Buenos Aires. Avec le temps de prendre et d’approfondir des contacts. On a souvent assimilé Mano Negra et Train de Glace en Colombie [1993] parce que l’association était facile, mais le Train de Glace, c’était hybride. Des gens de la Mano ; d’autres de Royal de Luxe devenus des électrons libres, les French Lovers de Gambeat...

La Mano n’existait plus en tant que groupe constitué mais traversait une période un peu floue quand on a fait Casa Babylon [1994]. Sa fin n’a pas été un choc direct mais a pris plusieurs mois, un an ou deux. À l’intérieur on ne comprenait pas pourquoi on n’arrivait plus à être ensemble. Cinq, six ans plus tôt nous étions une douzaine de gars jeunes qui n’avaient rien à perdre et découvraient le monde. On y va ! À ne pas rester plus d’une semaine au même endroit, la Mano était devenue fofolle. Ce n’est pas une vie que de la passer dans un bus. Quelques-uns d’entre nous avaient envie de voir grandir leurs enfants nés entre-temps, ce qui est absolument compréhensible, d’autres voulaient continuer. On avait un problème d’accoutumance à l’adrénaline…

Mais moi, alors qu’on m’affirmait que j’aurais beaucoup de mal à ne pas faire de la scène, elle ne m’a jamais manquée ! J’ai toujours été quelqu’un de timide et j’étais enchanté d’aller voir d’autres chanteurs. Que la fête soit bonne ou pas, ce n’est pas moi qui avais la pression. Le plus dur était l’addiction à l’habitude de voyager tout le temps. Incapable de rester plus de huit jours dans la même ville, j’étais comme un moustique dans la lumière, avec une impression de claustrophobie, d’avoir tout vu. C’était bing, bing ! Il fallait que ça bouge. Sans maison fixe, j’en avais mille, mais je n’avais pas mon endroit ; j’adorais cette vie de bohême complète mais au bout d’un moment je me suis perdu dans tout ça. Perdu affectivement… C’est clair, il y a eu une période de doute avec l’impression d’avoir perdu ce qui avait été très fort dans ma vie – mon phare – l’instinct. Je me suis senti terriblement malheureux. Sans l’instinct je n’étais plus rien.

J’ai commencé à gérer ma vie avec ma tête et ça a été du n’importe quoi. Avec le temps cependant, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas perte de cet instinct mais simplement qu’il s’était brouillé. Un peu déboussolé, je me suis dit : allons en Galice. Mon père, Galicien, nous y emmenait chaque été chez la grand-mère, mais mes copains restant à Paris je n’y partais jamais de gaieté de cœur. Sur place j’étais heureux, enchanté. Il y a toujours eu quelque chose entre moi et le pays Basque d’où vient ma mère et la Galice.

Cette fois-là, avant d’y partir, je m’interrogeai sur ce qu’il pouvait y avoir de pas très clair en moi. Quoique très cartésien, j’ai fini par penser que je trimbalais un truc venu je ne sais d’où et qu’il fallait soigner. Au point d’imaginer une démarche étrangère à ma culture en allant voir une sorcière, une de ces meigas qui relèvent là-bas de la tradition. Sachant qu’intellectuellement je n’aurai pas le courage de m’exprimer, je me suis dit qu’il suffirait d’en trouver une et qu’elle sentirait s’il y avait quelque chose. Je n’en ai pas eu besoin : l’Atlantique sauvage, la Costa das Mortes, les relations très saines avec les gens m’ont remis d’aplomb en quelques semaines. Le pays m’a soigné. J’ai commencé à brasser des projets, je ne sais pas faire autre chose. On a monté la Foire aux Mensonges à Compostelle en y faisant venir la Caravane des Quartiers l’année suivante [1999].

Sans toutes ces expériences de vie et ces années à bourlinguer avec de fréquents séjours à Tijuana, en Colombie, à Rio ou ailleurs il n’y aurait pas eu l’album Clandestino, réalisé à partir d’enregistrements sur place avec mon petit studio dans mon sac à dos. Plus lourd à l’époque, il fallait le porter de côté, c’est là que j’ai appris à soigner mon dos !

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– L’album Clandestino, succès mondial avec plus de deux millions et demi d’exemplaires vendus, est assez éloigné de ce que tu projetais. Il passe par la rencontre de Renaud Letang, jeune et brillant ingénieur du son…

– Une rencontre importante ! Depuis sept ou huit ans j’enregistrais pour le plaisir sans penser à un disque. Je faisais quelques cassettes pour des potes qui regrettaient que ça ne sorte pas. J’ai fini par tout recompiler avec l’idée qu’il me faudrait quelqu’un pour m’aider. À Sèvres où j’ai grandi, le pote d’un pote m’a suggéré de rencontrer un jeune du quartier féru de son... Ça se fait ; on s’assied dans un café ; on ne parle pas de musique. Bon feeling. Il me raconte qu’il passe tous les ans ses vacances en Galice. Le déclic. Je lui dis : « Bouge pas. On fait le disque ensemble. » J’avais en tête un truc très dur – machines, hardcore – saupoudré de guitares et de voix. Un jour les machines en rade, guitares et voix se sont retrouvées seules en l’air et on a trouvé ça très beau. Je ne croyais pas une seconde au succès de l’album, mais l’important c’était le plaisir que nous avions à mener nos expériences.

Venant d’un groupe très rock, je me disais que personne n’allait aimer si je le sortais, qu’on me jetterait des pierres et que ma carrière serait finie. Comme nous avions beaucoup de chansons, le problème du choix s’est posé. Nous ne comprenions pas nous-mêmes ce que nous avions réalisé et on n’y arrivait pas. J’ai décidé que le producteur-décideur serait les enfants du quartier. On mixait un morceau, ils venaient vers cinq, six heures. On ne leur demandait rien. Juste d’être dans le studio. On écoutait en suivant leurs réactions. S’il y avait une bonne harmonie dans le groupe, s’ils paraissaient contents, on pouvait garder. Si au bout de cinq minutes ils avaient faim, commençaient à « criser » ou à se taper sur la gueule, on jetait à la poubelle. C’est incroyable. Ce sont eux qui ont choisi. Renaud peut le confirmer. Je remarque encore aujourd’hui que les enfants adorent Clandestino.

– À ce moment-là, tu signes avec Virgin pour trois albums…

– Ça aussi c’est une victoire syndicale de la Mano qui avait ouvert la porte. Avec un contrat du même type sur la liberté artistique totale. Le suivant Proxima estacion… Esperanza est paru en 2001 et Radio Bemba en 2002. Il est beau. Nous tenions à le sortir quoi qu’il arrive mais il n’était pas contractuellement considéré comme un live à part entière. Virgin l’a pourtant accepté comme tel et, cool, ils m’ont laissé partir tranquillement.

– Sibérie m’était contéee paraît ensuite sous une présentation originale de livre-disque…

– Il scelle mes retrouvailles avec Paris avec qui j’avais une relation d’amour et de haine. Je lui ai donné vingt-cinq ans de ma vie et pour moi c’était fini ! Plus d’hiver parisien ! C’était mon petit luxe de star avec ce que j’ai travaillé et gagné. La longue maladie de mon manager, Jacques Renault, un monsieur incroyable, m’y a d’abord ramené. Puis il y a eu la rencontre du dessinateur Wozniak grâce à mes parents qui un jour sont tombés sur ma caricature dans le journal Le Monde : « Ça c’est mon fils tout craché ! », a dit ma mère. Ils ont cherché à connaître celui qui m’avait si bien caricaturé. Quelque temps plus tard, mon père a posé sur la table une bouteille de vin avec sur l’étiquette une vache dessinée par « un ami » : Wozniak !alt

J’ai voulu le rencontrer. Il a fouillé dans mes cartons. Élément déterminant, ne parlant ni portugais ni espagnol, il ne s’arrêtait que sur des bouts de textes, des essais, des brouillons en français qu’il a fini par emporter. Quand il est revenu plus tard avec son choix de textes et à côté ses dessins, j’ai flashé. Wozniak avait découpé mes textes de façon très arbitraire. Avec ses dessins, ils se tenaient comme de petits poèmes. J’ai perdu la honte de toutes ces choses pour moi ratées. Je les ai dépoussiérées, un peu corrigées, et tac tac ! On a décidé d’en faire un livre de A à Z en apprenant la mise en page. Des nuits et des nuits tout en écoutant des instrumentaux restés sans paroles. C’est mon côté recyclage qui permet de trouver d’autres idées. Tout en poursuivant la mise en page, j’ai commencé à chantonner des bouts de textes, à les assembler différemment, le magnétophone branché… et nous nous sommes retrouvés avec un CD en plus du livre !

Jacques Renault, mon manager, partenaire du projet, hélas disparu peu après, a eu cette idée d’éditer un livre-disque, tiré à 150 000 exemplaires, et de voir ce qui allait se passer. Je ne comprenais pas pourquoi un tel tirage, mais je lui faisais confiance. Et tout est parti très vite ! On aurait pu rééditer mais on a décidé de faire notre deuil à la mort de Jacques et de laisser passer le temps. Sibérie est donc resté quelque chose d’anecdotique, sans le côté massif d’une vente de disques et ça m’a plu. J’ai eu des retours émotionnellement très forts. En Amérique du Sud, des gens très au fait de mes musiques, des fans dans le bon sens du terme, râlent de ne pas le trouver et de devoir se contenter de copies chopées sur Internet. Les Français ne comprenaient pas forcément les paroles de Clandestino, mais l’émotion passait. Sibérie en français fonctionne aussi bien là-bas, apparemment, mais rien n’est décidé quant à une éventuelle sortie.

– Avec Dimanche à Bamako d’Amadou et Mariam, en 2004, tu coiffes une nouvelle casquette. Celle de producteur de disques.

– À leur demande et pour la première fois, j’ai pris la responsabilité d’une production. Si tu rates ton album tu ne t’en prends qu’à toi-même. Pour des amis c’est plus délicat. D’autant plus que je ne travaille qu’à l’instinct. Quand j’ai une idée il faut que j’aille jusqu’au bout et j’ai du mal à me convaincre qu’il faut que je mette de l’eau dans mon pinard. Je n’aime pas les compromis, on reste le cul entre deux chaises. La question avec eux ne s’est jamais posée. Je ne savais pas trop ce qu’on allait faire et nous avons tout fait sur le moment sans qu’il y ait doute de leur part ou de la mienne.

Le but du jeu en tant que producteur est que l’artiste qui te fait confiance soit content. C’est super positif et ça demande beaucoup de travail. Avec Akli D, le cas de figure est différent. Nous nous sommes rencontrés dans un des bars où, rideaux fermés, j’ai appris un peu de la musique kabyle. Quand j’ai écouté ses chansons enregistrées un peu à l’arrache, avec un tout petit budget, je les ai trouvées magnifiques mais la production m’a parue « un peu rapide ». Je lui ai proposé de profiter de mon studio pour retravailler un peu le disque. Ma Yela est sorti chez Because.

Je viens de finir la masterisation de l’album de SMOD [qui devrait également sortir chez Because en fin d’année, ndlr], trois jeunes de Bamako d’une vingtaine d’années de la mouvance hip hop, ragamuffin. Enregistrant avec Amadou et Mariam, j’ai eu la chance d’être accueilli dans la famille et de rencontrer la génération suivante. Sam, du groupe SMOD, est leur fils. J’ai commencé à l’enregistrer pour le plaisir sur la terrasse où il répétait toute la nuit avec ses amis. De fil en aiguille nous avons projeté la réalisation d’un album pour lequel j’ai fait l’ingénieur du son, la production, les mix. En rajoutant ici ou là petites guitares ou petits chœurs.

– Depuis plus d’un an, il est question que tu produises un disque de la Colifata. Que signifie ce mot ?

– En lunfardo – l’argot de Buenos Aires – c’est la petite folle et le nom que s’est donné la radio de l’hôpital psychiatrique Borda, créée par un éducateur et psychologue, Alfredo Oliveira, en 1991. J’ai enregistré avec les Colifatos en novembre 2007, à partir d’ateliers sur les thèmes leur tenant à cœur, leurs textes sur mes musiques. Le premier a voulu parler des mamans et comme ça a fait l’unanimité on s’est retrouvé non pas avec une chanson mais avec un long hommage aux mères. Nous avons aujourd’hui tellement de matière sur des sujets différents qu’on dispose d’un objet hybride sans savoir ce qu’il est. Un truc qui rentrerait difficilement sur deux, trois CD. Ils souhaitent l’offrir aux gens sur Internet où il pourra être téléchargé avec une indication de compte en banque pour que ceux qui le souhaitent aident à améliorer les conditions de vie dans l’hôpital psychiatrique.

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– Cette belle histoire avec la Colifata dure depuis plusieurs années…

– L’entremetteur est Carlos Larrondo, cinéaste [LT 22 La Colifata] devenu mon voisin à Barcelone et mon ami. Il a filmé pendant quelques années la Colifata et passé des nuits à éditer son film. J’adore ce travail de visionnage des rushes, de choix des plans et je me suis passionné pour les propos de ces gens que nous avons associés à un projet de quartier pour aider les musiciens des rues de Barcelone. Ces rues, quand j’étais ado, ont été un de mes plus beaux lieux de répétition. Je m’y suis confronté au public, j’y ai gagné un peu d’argent. Mais alors qu’avant tu avais une bonne heure pour faire la manche, aujourd’hui les flics arrivent en moins de vingt minutes et confisquent les instruments. Un peu chaud. D’où l’intérêt pour les musiciens, les vendeurs étant tolérés, d’avoir quelque chose à vendre. Un petit CD par exemple. Beaucoup de musiciens bricolent des musiques qui s’ennuient sur les disques durs.

J’ai proposé une réunion de quartier et de rassembler quelques-uns de ces morceaux, à titre gracieux, sur une compilation qui ne pourrait être achetée, prix coûtant, que par les musiciens de rue. Un ou deux euros. Nous avons transformé un bar en studio où, casque sur les oreilles, je mixais ce que m’apportaient les gars. La tête pleine des Colifatos, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai mixé leurs voix sur les morceaux. Tout d’un coup la Colifata aidait les musiciens des rues de Barcelone ! On l’a intitulé Siempre fui loco [J’ai toujours été fou, 2003]. Les musiciens de rue le vendaient à la tête du client, l’argent allant dans leur poche. Très vite on nous l’a demandé de Madrid, de Galice, d’Andalousie. De petits labels « alternos » voulaient même le distribuer. Nouvelle réunion de quartier. Plutôt que de distribuer le disque, on a décidé de distribuer le savoir-faire en envoyant un groupe de rue expliquer la démarche.

Je ne connaissais les membres de la Colifata que par l’image et le son, mais j’en ai rencontré deux à Barcelone, venus dans le cadre d’un échange entre hôpitaux psychiatriques, puis au Forum Social Mondial de Porto Alegre où la radio avait ses envoyés spéciaux, pour une interview dont je garde un souvenir magique. Je les ai vus sur place pour la première fois en 2003 avec Madjid. Nous avons été un peu la bande sonore de leurs émissions. Ils émettent tous les samedis après-midi sous la forme d’une radio participative. J’y suis revenu plusieurs fois. Des moments très forts de live pur et dur. Nous avons accueilli des Colifatos en tant qu’artistes et après avoir répété lors d’un concert au stade Old Boys et lors du dernier concert du Tombola Tour à Buenos Aires. Ils ont retransmis en direct.

– À propos de ta popularité là-bas, un journal argentin parlait de « manucolifatismo ». D’après la presse tu es accueilli comme un enfant du pays.

– C’est Hugo, au micro de la radio, qui dans un moment de lyrisme le soir du concert, a associé mon prénom et la Colifata. Et ça a été repris. On peut l’interpréter de mille façons. C’est ce qui est beau dans la poésie. En Argentine tout le monde me fait sentir que je suis à la maison. C’est passionnel et j’aime aussi passionnellement. Au Brésil, plus indolent, c’est pareil. Mon fils est brésilien, j’y passe du temps à aimer le Nordeste, Rio... Je suis aussi chez moi au Mexique. Tu sens vraiment que les gens sont avec toi. Début janvier nous ne savions pas que nous partirions au Brésil et en Argentine le mois suivant. On a planché sur les dates, confirmé le Brésil où nous débutions le 11 février. De là l’Argentine. J’y connais des gens de confiance avec lesquels on sait comment travailler. Il y a un public. On a rempli en quinze jours un stade de trente mille places et en une journée une date rajoutée avec huit mille personnes. Tu ne peux pas développer assez la relation avec chaque pays, faute de temps pour être considéré comme un groupe local, mais ça a toujours été mon souhait. Nos tarifs ne sont pas ceux des groupes étrangers mais ceux des groupes locaux connus qui ont eux-mêmes une politique de prix.

– En mars dernier, la presse française annonçait que tu risquais l’expulsion du Mexique pour tes propos sur « l’affaire d’Atenco » au festival du film de Guadalajara. À l’origine il y avait le refus par les habitants du village d’Atenco, proche de Mexico, de l’extension d’un aéroport. Plus tard, ces habitants ont séquestré une dizaine de policiers. Résultat : brigades anti-émeutes, violences, deux cents arrestations et treize condamnations allant jusqu’à cent douze ans de prison ! Lors du dernier salon du livre à Paris dont le Mexique était l’invité d’honneur, « Liberté et justice pour Atenco » a rassemblé les signatures d’écrivains et de gens du spectacle, dont la tienne...

– Le panorama est là. En octobre dernier des gens d’Atenco sont venus à Mexico où je jouais pour m’informer. Le lendemain je me suis rendu devant la prison puis au village. Plus tard Trini, la femme de Nacho, l’un des condamnés, m’a dit qu’il allait m’écrire quelques mots et m’a demandé de lui permettre de publier ma réponse. Fin mars 2009 on m’a invité au festival du film de Guadalajara où étaient présentés entre autres celui sur la Colifata et un sur Atenco. Ma réponse à Nacho, photocopiée et prête à être distribuée lors de ma conférence de presse, arrive alors sur le tapis le sujet Atenco. Les journalistes se piquent au jeu. Parlant de « terrorisme d’état », je lâche une phrase que je ne regrette pas. Aussitôt une main se lève et une journaliste me demande si je suis au courant d’une loi interdisant aux étrangers de se mêler des affaires politiques du pays. Je l’ignorais. La presse de droite – ti ti ta ta – relève l’affaire et laisse filtrer, de bonnes sources, la menace d’expulsion.
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– Puis, sous le titre « Révolutionnaire mais pas trop », Novopress signale que tu ne seras pas expulsé et commente : « La révolution en chantant, oui. Prendre des coups, non. » Avec l’annonce « pour des raisons privées » de l’annulation de ton concert à Guadalajara

– Ça c’est la polémique. Aucun concert en tant que tel n’était prévu. Donc, il n’y a pas eu d’annulation. Comme d’habitude nous aurions pu jouer après la projection du film sur la Colifata. Mais d’un moment à l’autre, les flics, capables de tout m’affirmait-on, pouvaient venir me chercher. Il est évident que ce n’est pas moi qui aurais pris les coups mais le public. Tout pouvait partir en couille, dégénérer. Atenco aurait été assimilé à la violence encore une fois. On s’est dit qu’avec cette histoire d’expulsion, son écho, le gouvernement commettait une sacrée erreur. Elle a été démentie deux jours plus tard, et c’est tombé à plat. Ils sont passés pour des menteurs. Je réitère mes propos –terrorisme d’état – et mon soutien le plus inconditionnel aux gens d’Atenco.

– Lors de la tournée en Argentine figuraient en fond de scène trois banderoles soutenant l’EZLN (l’armée zapatiste), le Mouvement indigéniste et « No a la mina ».

– Il y a des causes rencontrées sur le moment. À Cordoba une femme très âgée m’a informé des dégâts provoqués par l’exploitation d’une mine gérée par une multinationale. J’ai lu tout ce qu’elle m’avait apporté et on a fait la relation sur toute la tournée. Il y a partout des gens qui essaient de monter des collectifs parfois très faibles, avec peu de répercussions, pour dénoncer le pillage par les compagnies nord-américaines – rien n’a changé – et leurs conséquences désastreuses sur la nature. En Amérique latine, si l’on voulait mettre sur scène les drapeaux de toutes les luttes, il faudrait qu’elle fasse vingt kilomètres de large ! C’est terrible.

– Tous tes mots portent. Quand tu déclares : « Jusqu’à quel point Obama n’est-il pas une opération de marketing ? », ta phrase est reprise par les agences de presse et plus d’une cinquantaine de journaux dans le monde…

– Dois-je prendre la précaution dans un échange à bâtons rompus de ne pas livrer la phrase qui peut être reprise en manchette le lendemain ? Je n’ai pas à me méfier du journaliste mais de son rédacteur en chef qui va vouloir isoler quelques mots ou tel ou tel titre. Symboliquement, philosophiquement, l’élection d’Obama m’a touché, ému. Comme tout le monde. Parti démocrate ou républicain, pour moi, c’est kif kif bourricot. Les États-Unis ont besoin d’un lifting sur la scène internationale et ça se fait. Le casting parfait. Obama paraît sympathique. Il est peut-être compétent, je n’en sais rien. Je n’ai posé qu’une question : jusqu’à quel point ?

– Réagissant à ton propos, un journal latino-américain renvoie la question : jusqu’à quel point Manu Chao n’est-il pas une opération de marketing ? L’as-tu lu ?

– Non. Bonne question. Elle ne porte pas sur ma musique mais sur mes opinions. Aident-elles à la vente de mes disques ? Que répondre à des gens qui me demandent de communiquer sur un problème qui les concerne, sur une bonne cause ? J’y vais sans l’ombre d’un doute. Chacun est libre de penser ce qu’il veut de mon choix, de mon attitude.
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– Tu es souvent apparu comme un porte-drapeau…

– Il y a de tout là-dedans. C’est le personnage public. Du Bouddha de l’alter-mondialisme au pire des enculés des capitalistes... Il arrive que des radicaux m’interpellent pour me demander pour qui je me prends, mais personne dans la rue ne m’a dit que j’étais une icône de l’alter-mondialisme, alors qu’on a pu le lire dans les journaux après le forum de Gênes en juillet 2001.

Que dire de cette étiquette ? Il y a toujours à apprendre de la rumeur. Déjà à ne pas prendre la grosse tête et à rester dans ses chaussettes face aux louanges et aux critiques. En veillant à ne pas se faire déchirer le cœur et à se blinder un petit peu. J’assume cette rançon du succès. J’ai appris de mon grand-père, de mon père, de ma famille que l’honnêteté, bouée de sauvetage, permet de dormir tranquille. J’essaie d’être honnête dans ma journée. J’en fais le bilan le soir et s’il y a quelque chose dont je ne suis pas fier, un malaise, c’est le premier truc à régler le lendemain pour retrouver la paix. Minot, j’ai mis du temps à m’accepter. À vingt ans je voyais qui j’étais alors que je me voulais quelqu’un d’autre. Le côté narcissique. Avec les années on connaît ses qualités, ses défauts. On apprend à vivre avec soi-même. Je suis comme je suis. Ni le pire des escrocs ni le plus grand des héros. En essayant de n’être pas une mauvaise personne. Et si tu parviens à suivre au jour le jour ton petit chemin de l’honnêteté, tu peux te regarder tranquillement dans une glace.

– La Radiolina date de l’automne 2007. Où en es-tu aujourd’hui, côté disque ? Un live de Tombolatour ?

– Quand je signe maintenant, c’est pour un seul album. Tombolatour finit un peu un cycle [l’enregistrement du concert à Bayonne a donné un double CD + DVD, Baionarena, paru le 14 septembre, ndlr]. Petite victoire, je réussis à n’avoir de calendrier qu’à court terme. C’est une question d’hygiène mentale, de remise du compteur à zéro. Il y a toujours de fortes chances que se présente quelque petit concert qui me permette de retrouver Radio Bemba, ma famille. Madjid Fahen habite Barcelone et quand, au bout de quelques jours, on ressent l’impression de tourner en rond, on s’appelle et on sort les guitares pour faire un bar ou deux. S’il y a une quinzaine de personnes au départ, les portables fonctionnent. En moins d’une heure le bar est blindé, les gens restent sur le trottoir. Pour que le patron n’ait pas de problèmes avec la police, on passe nos guitares à deux ou trois jeunes…

Je me suis concentré sur les projets de SMOD et de la Colifata et maintenant je peux penser à moi. La rumba est ce que je dois le plus à la Catalogne. J’ai rodé tous mes morceaux dans les bistrots. Je peux les enregistrer. Il en est de même pour un disque en brésilien et portugnol. Le reste me passe un peu au-dessus de la tête. Je n’ai jamais été un bon commerçant. Le rapport à l’argent est chiant. Le commerce en tant que tel dans nos sociétés n’est pas forcément une chose sale. On le traîne dans la boue parce que, dans la logique capitaliste, le plus fort profite de l’autre, le flingue. Pour arriver à un commerce juste, chacun doit être dans la même philosophie, l’idée d’équité. C’est un art difficile mais c’est joli lorsque chacun repart avec le sourire, content de ce que lui a apporté l’autre, de l’échange.

– Tu te projettes donc très peu dans l’avenir !

– La seule chose qui me fasse me projeter est mon rêve de soigner les gens en devenant médecin ou rebouteux. Il m’arrive d’aider quelques personnes qui me font confiance, avec des gestes simples, mais je suis mon principal cobaye. J’apprends une forme d’auto-chiropractie. Quand tu passes des heures devant un ordinateur, il faut savoir se redresser, se remettre les vertèbres d’aplomb. J’ai appris à faire attention à l’hygiène de la bécane, à éliminer les excès des troisièmes mi-temps par une autorégulation de ce que je mange… parce que je n’ai pas envie d’arrêter de faire la fête.

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Lors de mes voyages, je me renseigne sur les pratiques différentes en matière de santé. Je les compare. La médecine chinoise me passionne. J’utilise le thym, ma gelée royale, mon pollen, mon miel. Avec un pote j’ai des ruches et des abeilles dans la région du Priorat, en Catalogne. Je n’ai guère le temps de m’en occuper, mais j’adore. Sinon j’imagine que je continuerai à chanter. Je ne vois pas pourquoi ça s’arrêterait, sauf problème physique, justement. J’ai mis vingt, trente ans à apprendre mon métier, j’ai encore un million de choses à apprendre, mais je suis arrivé à une certaine maîtrise de mon art : faire passer une émotion, la donner aux gens. Que j’arrive dans un bar en personnage public ou en clampin n° 1 que personne ne connaît, je sais ce que j’ai à faire – et j’en ai fait bien des fois l’expérience dans les coins les plus perdus du Brésil. La guitare passe de mains en mains, arrive, tu chantes en portugnol, tu fais rire tout le monde avec une bonne vanne au bout de cinq minutes et tu as gagné ! J’adore ça. Toute ma vie j’aimerai prendre une guitare et faire plaisir à trois personnes ou à dix mille, peu importe.

(Propos recueillis par Marc Legras, photos F. Vernhet - et Christiane Plaçais pour celle dans le café)