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Manu Chao : Témoignage 
 

Ramon Chao

Aujourd’hui romancier et journaliste, initié au piano classique par d’illustres professeurs, avec une carrière de concertiste en point de mire, Ramon Chao a transmis à ses deux fils son amour pour la musique et a suivi avec d’autant plus d’intérêt le parcours artistique de Manu, jusqu’à l’accompagner dans l’aventure de L’Express de glace.

L’oreille du père

« Quand il a commencé à percer en Espagne avec la Mano Negra, un jour où je le regardais à la télé avec sa grand-mère, je lui ai demandé ce qu’elle en pensait, si elle ne trouvait pas ça merveilleux. Elle a répondu : “Oui. Mais si c’était de la bonne musique !” Je l’ai comprise. Dans le fond, peut-être aurais-je souhaité qu’il devienne un grand musicien. Son grand-père, le père de mon épouse Felisa, était le seul à chanter dans la famille. En basque. Manu a peut-être fait du rock, de la chanson, du fait de l’époque, du quartier où il a vécu son adolescence. Je ne lui ai apporté que des disques d’Amérique latine, beaucoup de bandes enregistrées de la radio que l’on jetait et du collant pour le montage.

« À propos de musique, je m’interroge toujours sur un fait étrange. Manu avait dix ans et demi, nous étions dans une boutique, j’ai lâché sa main pour payer. Il s’est sauvé pour traverser la rue, sa mère travaillait au CNRS en face. Une voiture l’a renversé. SAMU, ambulance… Pendant tout le trajet il a chanté une petite mélodie. Trois ans plus tard, un bras fracturé après une chute d’un arbre, il a fallu le transporter à l’hôpital… et il n’a cessé de chantonner les mêmes notes. Des notes qu’il n’inventait pas mais une mélodie que j’avais moi-même composée à l’âge de onze ans ! Comment serait-elle passée d’un inconscient à l’autre ? Comment en a-t-il hérité ? »

L’Express de glace

« Quand ils sont partis avec Cargo 92, personne n’a pensé à me demander d’y aller. L’année suivante – celle du train – Manu m’a proposé de partir avec eux pour qu’il en reste une trace écrite [Un train de glace et de feu, Plon, 2001]. Ça a été une folie. Partis à cent deux, on est arrivés à quarante du fait de la fatigue, de la maladie. J’en avais marre moi aussi. Mais Manu étant décidé à continuer, j’ai participé à chaque parade déguisé en ours. Comme il y avait un tatoueur dans le train, toujours pour participer, je me suis fait tatouer l’étoile et la main de la Mano Negra sur l’épaule. Manu, de retour d’un pueblo, m’a dit le lendemain : “On ne peut décidément pas te laisser tout seul.” Depuis je me suis fait tatouer un motif en rapport avec chaque livre que j’écris. J’en ai un peu partout. Seize !

« Après la fin de la Mano Negra, Manu a passé une période difficile. J’avais beau lui demander de se rendre compte de ce qu’il était, rien n’y faisait. Quand je lui ai parlé de mon projet d’aller en Vespa en Galice en suivant le chemin de Saint-Jacques pour écrire la vie de Priscillien [Priscillien en Compostelle, Terre de brume, 2004], il m’a proposé de me rejoindre sur sa Yamaha 500 à Siguenza. Avec le sentiment que son salut viendrait de la Galice. Il a recommencé à écrire là-bas, et à la fin du voyage c’est lui qui dirigeait les opérations ! »

(Propos recueillis par Marc Legras)